par MANÉ Diégo sur 25 Sep 2026, 12:02
Je relaie un message de Marc Joubert, en délicatesse avec le système informatique. Dont’acte !
« J'ai essayé de vous répondre sur le forum, mais sans succès.
Si je vous suis, tous les textes (récits de bataille, historiques de régiments etc.) attribuant la prise d'une partie conséquente de l'artillerie espagnole à la division Milhaud seraient au pire fantaisistes, au mieux exagérés. Pourtant, une telle prise cadre bien avec votre propre récit (sur pdf) où vous écriviez que les batteries espagnoles, restées sans défense après la fuite de la cavalerie, étaient dès lors des proies faciles pour la cavalerie.
J'avoue que vos récentes réponses me laissent perplexe. »
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DM => MJ, le 25/09/2026
Alors « tous les textes », non, certains, et à vrai dire beaucoup, oui.
C’est affaire de contexte et de qui écrit quoi, pour qui et quand.
Contexte : les écrits contemporains des faits ont plus de chance d’être, par construction, plus proches de la réalité et « vérifiables » que ceux rédigés plus tard.
Qui écrit : si c’est un officier rendant compte à sa hiérarchie, pareil. Il ne peut pas raconter n’importe quoi à qui était présent ou dispose d’éléments et de compétence pour en juger.
Quoi : un rapport militaire n’est pas un « Bulletin de la Grande Armée » ou le « Mémorial de Sainte-Hélène », qui ne sont que des outils de propagande parfaitement assumés, ce qui n’empêche pas des siècles d’inconditionnels d’y croire dur comme fer et s’y référer !
Pour qui : là encore, si l’on s’adresse à des supérieurs ou des subalternes ce n’est pas la même chose. Si l’on s’adresse à des militaires ou des civils, de même. C’est affaire de « public cible ».
Quand : c’est primordial pour juger d’un écrit car le contexte a considérablement changé. On ne pense plus pareil et surtout on le fait à partir de ce que l’on a appris à l’époque qui est la sienne. Je ne m’étends pas davantage sur l’inculture généralisée que l’on constate aujourd’hui.
Bref, revenant au texte ayant nourri notre échange, il a certes été écrit par un officier, mais bien loin des événements, et « nourri » par les histoires racontées par les anciens d’une génération aux jeunes de la suivante, bien plus que par l’Histoire des faits réels.
C’était probablement dans le cadre d’une « obligation » faite aux officiers de la période revancharde (1872-1913) d’écrire un ouvrage d’histoire militaire avant toute promotion.
Il y a eu dans cette période foule d’excellents ouvrages, écrits par des militaires et pour des militaires. Certains historiques sont également fort bons … Mais donc pas tous, et beaucoup se sont contentés de glorifier leur unité sans vérifier le moins du monde la réalité de ce qu’ils livraient au « public », là davantage civil que dans le cas des études sérieuses … Parfois rébarbatives, il faut bien l’admettre aussi, pour quiconque n’a pas « l’esprit militaire ».
Ceci dit je ne renie nullement ce que j’ai écrit dans mon pdf et qui reste en l’occurrence parfaitement fondé, soit : « Dans ce contexte les unités d’artillerie, laissées sans soutien d’infanterie comme de cavalerie, deviennent des proies faciles pour les cavaliers français qui s’empareront de la plupart des pièces. »
Précisons aussi que, d’une manière générale, lorsque deux écrits de ma plume se contredisent ou semblent le faire, c’est la version la plus récente qu’il convient de considérer.
En effet, si j’ai appris entretemps quelque chose que j’ignorais lors de la première rédaction, j’en tiens bien sûr compte dans les ultérieures.
Dans le cas d’Ocaña, ce sont les questions de Marc Joubert qui ont permis ces avancées au fil des recherches pour y apporter mes réponses.
Dans un premier temps il m’a paru totalement impossible qu’il ait été pris 16 pièces à l’aile droite espagnole par les dragons de Milhaud, essentiellement parce-que ladite droite n’en alignait dans le principe que 8 au plus (6 de Freyre et 2 de Lacy), dont 4 (de Freyre) se sauvèrent définitivement et 3 (2 de Lacy et 1 de Freyre) temporairement. 1 seule prise donc.
Encore avais-je compris, et cru concernée par l’attaque initiale de Milhaud, que la cavalerie espagnole et ses 6 pièces plus les 2 pièces de droite de Lacy.
C’est donc en lisant et relisant les rapports, notamment celui de Mortier (donné plus bas) et celui de de La Cruz que j’ai compris avoir été « enduit avec de l’erreur » (© Coluche) par TOUS les plans existants sur la bataille (comme ce fut aussi le cas pour Waterloo ... qui ne fut pas Mont-Saint-Jean).
Tous montrent systématiquement la Division Milhaud en tête de la cavalerie française qui chargea l'espagnole, au lieu de la montrer en deuxième ligne de l’infanterie du IVe corps car c’est en passant dans l’intervalle entre ses deux divisions que les dragons se lanceront à la poursuite des Espagnols déjà vaincus et en retraite. Et là, au centre, ce n’est pas une pièce retournée et une prise que l’on trouve, mais bien plus, comme détaillé plus haut, et montant, en effet, à 25 pièces.
Donc, je rive le clou, que le 12e Dragons à lui seul ait pris 46 pièces et le 16e à lui seul 16 pièces, est en effet fantaisiste ou exagéré.
Mais que la Division Milhaud entière ait dépassé abandonnées ou prises dans la poursuite des fuyards environ 25 pièces est un fait mathématiquement établi qui, encore une fois, n’est pas déshonorant puisque c’est son rôle contrairement à d’autres circonstances montées en épingle.
Je vous en donne trois parmi cent autres moins célèbres :
Somosierra 1808 : 16 canons pris (tiens, encore 16) mais 4 cavaliers encore debout, bien qu’à pied à la fin, sur tout un magnifique escadron aussi beau que neuf.
Waterloo 1815 : onze charges magnifiques, zéro canon pris en finale, et plus du tout de cavalerie disponible, ce qui, après la destruction de l’infanterie et de l’artillerie, s’avérera fatal au soir.
Balaklava 1854 : xx canons, d’ailleurs pas pris (et même 7 perdus), plus d’1/3 des 673 cavaliers engagés dans la charge au tapis ; « you lost the Light Brigade » se renvoyèrent leur vie durant les officiers concernés.
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Mais revenons à Ocaña avec un extrait du rapport du maréchal Mortier sur la bataille :
" … l’artillerie ennemie, serrée de près, compromise, prête à être enlevée, et forcée de se retirer en arrière de sa ligne, est réduite au silence ; trois pièces sont abandonnées sur le point où agit la 88ème. (…)
Alors s’ébranle la cavalerie que dirige le général Sébastiani : elle s’élance avec rapidité, et a bientôt atteint l’ennemi, qui dans sa fuite à travers les bois d’oliviers cherche à gagner la route de Dos-Barrios et de la Guardia. (…)
La division de cavalerie légère … Beaurgard … fait mettre bas les armes à 5000 hommes … Au même instant, une brigade de dragons se mettant en mouvement d’après mes ordres, dans l’intervalle laissé entre la 1ère et la 2e division du IVe corps … prend plusieurs pièces de canon. On les poursuit jusque La Guardia."
Cet extrait nous apprend ou confirme trois choses importantes pour notre démarche :
1. Les trois pièces créditées au 88e n’ont pas été « prises » d'assaut mais trouvées « abandonnées ».
2. Il confirme que la cavalerie de Sébastiani s’engage après la prise de la position espagnole par la Division Girard.
3. Et que c’est la poursuite des fuyards qui permettra de « dépasser » les pièces retournées dans les fossés et d’en capturer beaucoup d’autres dans le bois d’oliviers.
Tout cela n’a donc rien d’héroïque en soi, mais ce fut parfaitement efficace et c’est tout ce qui compte.
L’artillerie a fait son travail en « préparant » l’attaque, l’infanterie a fait le sien en repoussant celle de l’ennemi, la cavalerie enfin l’a achevé et poursuivi à outrance, ce qui est son rôle, car si ce n’est pas à la cavalerie d’obtenir la victoire c’est bien à elle de l’exploiter.
Ocaña présente un panel parfait de l’utilisation optimale des trois armes, chacune dans son registre approprié. Il faut aussi souligner que les ordres supérieurs, officiellement attribués à SM José Priméro, furent en fait ceux du maréchal Soult, bien meilleur Major-Général que Jourdan, opportunément rappelé en France (se rappeler de ses « prestations » de Talavera et surtout Vittoria, permet d’établir une comparaison).
Ajoutons enfin qu’entre le bon chef et les bonnes troupes il y eut de bons lieutenants avec l’excellent Sénarmont, l’efficace Mortier, et l’inspiré (ce jour-là) Sébastiani.
En face il y avait « le pire général de toute la guerre d’Espagne », Areizaga, passé fort vite, trop vite, de colonel à général en chef, secondé comme ils le purent malgré ses ordres ineptes, par des généraux pour la plupart novices à leur niveau du jour, et commandant des troupes d’infanterie aussi inexpérimentées qu’eux, et une cavalerie exécrable. Seule l’artillerie sortait du lot par une sorte d’excellence traditionnelle, mais abandonnée par les autres armes, et fort mal attelée, elle ne put que former le plus visible de tous les trophées, ses superbes canons.
Sic transit gloria mundi !
Diégo Mané
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"Veritas Vincit"