La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Tous les sujets relatifs aux guerres de la Révolution et de l'Empire (1792-1815) ont leur place ici. Le but est qu'il en soit débattu de manière sérieuse, voire studieuse. Les questions amenant des développements importants ou nouveaux pourront voir ces derniers se transformer en articles "permanents" sur le site.

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La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 28 Déc 2025, 11:02

Je procède à la re-mel progressive des messages pertinents de ce post de 2020 que j'ai supprimé le 26/07/2025 par sécurité alors qu'il subissait des milliers d'attaques par des robots malfaisants.

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Considérations sur la formation et l’attaque du 1er corps d’Erlon à Waterloo
(par Diégo Mané, Saint-Laurent-de-Mûre, le 1er septembre 2020)

Quand je dis « la formation », je ne fais pas référence à celle de chaque colonne, ni au nom qu'elle aurait pu ou du porter, car cela a déjà fait l’objet d’un post au titre presque éponyme ouvert par Éric Chazottes, et sur lequel bien des choses intéressantes ont été écrites et décrites par le menu et davantage. C’est ici :

https://www.planete-napoleon.com/forum/ ... 29bb8df1ff

Non, «la formation», dans mon titre se comprend au sens (plus) large, celui du corps d’armée, pas de chacune de ses colonnes d’attaque. Rappelons tout-de-même, pour ceux qui n’auraient pas lu le post susdit, que la formation de chacune des quatre colonnes que le 1er corps d’Erlon envoya à l’attaque du chemin d’Ohain était l’étonnante suivante :

Le front des colonnes était formé d’un bataillon déployé en ligne, leur profondeur fonction du nombre de bataillons se succédant à 4 pas de distance les uns derrière les autres. Il y en avait de la sorte quatre à la brigade Bourgeois (de la 1ère division Quiot) qui formait la colonne de gauche, huit à chacune des deux colonnes du centre, formées par les 3e division Marcognet puis 2e division Donzelot, et enfin quatre à la brigade Pégot (de la 4e division Durutte). En tout 24 bataillons. Ces quatre colonnes attaquèrent, la gauche en tête, en échelons refusés à droite et se succédant à la distance de 400 pas (267 mètres).

«Étonnante» est un qualificatif pour le moins mesuré par rapport à beaucoup d’autres qui ont été attribués à ces colonnes. Désastreux définit bien leur résultat, mais le but de ce post n’est pas une recherche en responsabilité, ni l’étude prospective de ce qui aurait pu et dû se faire. Il ne vise qu’à (tenter d’) établir ce qui s’est réellement passé, en s’appuyant sur les témoignages, hélas contradictoires, des participants, mais aussi et surtout la mise en oeuvre à l’échelle 1 mm = 1 pas, du terrain et des troupes, avec la règle de kriegspiel Les Trois Couleurs, qui a souvent (en fait toujours) fait ses preuves en pareille démarche.

Ce pré requis nécessaire et suffisant étant fait je vous convie à suivre, façon feuilleton, le passionnant parcours que j’ai moi-même suivi, découvrant bien des évidences restées tapies dans les blés de juin 1815 qui, il est vrai, étaient paraît-il fort hauts...

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La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 28 Déc 2025, 11:07

La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo
par MANÉ Diégo sur 07 Sep 2020 04:04 pm

Allez voir au lien ci-dessous la présentation d'un essai sur l'artillerie française à Waterloo particulièrement novateur (si, si, c'est possible, et même certain).

https://www.planete-napoleon.com/forum/ ... a7ea0eeca5

Il comprend un lien avec l'ordre de bataille de ladite artillerie, qui se trouve, lui aussi, en partie conséquente, totalement nouveau quant à certaines unités qui sont, à ma connaissance, identifiées correctement pour la toute première fois.

Le destin tragique de la première Grande batterie française à Waterloo est intimement lié à l'échec de l'attaque du 1er corps dont il fut un des "dommages collatéraux" que l'on peut taxer de décisifs.

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Re: La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 01 Jan 2026, 15:44

Considérations sur l’attaque du 1er corps d’Erlon à Waterloo
(par Diégo Mané, Saint-Laurent-de-Mure, août 2020)

Je cherche à mon tour à comprendre ce qui n’a pu l’être auparavant au sujet de la formation et de l’attaque du 1er corps d’Erlon à Waterloo le 18 juin 1815.

En effet, le mauvais positionnement initial des troupes sur tous les plans de tous les auteurs depuis 2,05 siècles les a conduits à expliquer les événements de manière erronée par construction. Il convient donc de les analyser à nouveau en prenant cette fois en compte le fait, passé inaperçu depuis 1815, que les quatre divisions du 1er corps s’alignaient de gauche à droite dans l’ordre 1 - 3 - 2 - 4 (et non 1 - 2 - 3 - 4).

Cette «découverte» est à porter au crédit de Stephen Beckett qui a publié le Journal du 1er corps dans son ouvrage magistral «Operations of the Armée du Nord; 1815».

A gauche du 1er corps, la brigade Quiot de la 1ère division s’est portée contre La Haie-Sainte et n’a pas participé à la première attaque de la position britannique derrière le Chemin d’Ohain. À la droite la 4e division Durutte avait la brigade Brue occupée à masquer Papelotte avec le 95e, et flanquer l’artillerie avec le 85e. Lui restait la brigade Pégot qui se dirigea bien vers le Chemin d’Ohain mais, formant le dernier des échelons refusés de l’attaque, n’eut pas l’occasion de parvenir audit chemin avant l’intervention de la cavalerie britannique. Elle fut d’ailleurs repoussée à son tour par le 12th LD de la brigade Vandeleur.

L’attaque fut donc en pratique prononcée par les trois échelons de gauche, dans l’ordre,

Brigade Bourgeois (de la 1ère DI), 1881 h en 4 bataillons des 105e et 28e de ligne.

3e Division Marcognet, 3902 h en 8 bataillons des 45e et 25e, 46e et 21e de ligne.

2e Division Donzelot, 4507 h en 8 bons des 17e de ligne et 13e léger, 51e et 19e de ligne. Et non 9 bons comme lu partout car un bataillon du 13e léger était détaché en flanc-garde avec le 7e Hussards et une demi-batterie à cheval sous le colonel de Marbot.

Et pour mémoire, la Brigade Pégot (4e DI), 2129 h en 4 bataillons des 29e et 8e de ligne.

La numérotation inversée s’explique par le fait que le 1er corps, attaquant gauche en tête, se forma de même depuis les colonnes par division ayant traversé l’artillerie, elles-mêmes l’ayant fait depuis les lignes des brigades accolées de chaque division au bivouac du 17...

Ont donc mené l’attaque à son terme fatal 12419 h en 24 bataillons, desquels il convient de soustraire 1/6e, soit 2069 h, pour les voltigeurs, tous déployés en avant de leurs échelons respectifs, laissant donc 10350 h en ordre serré. Déduisons encore 20 h par régiment au titre de l‘État-Major, des serre-files et musiciens hors-rangs, pour déterminer un effectif de 10110 h dans les trois rangs des bataillons. Moyenne par bataillon, environ 420 h dont 140 h dans son premier rang, soit, selon l’estimation du général Thiébault (50 cm par homme), environ 70 mètres de front, que j’arrondirai à 100 pas (66,66 m) pour les raisonnements ultérieurs, sans oublier que beaucoup de ces hommes n’atteignirent jamais ni les haies ni leur proximité étant abattus bien avant à gauche, ou étant trop loin à droite !

Du point de vue de la «profondeur», nous avons 1 pas par homme, 1 pied entre chaque rang du bataillon, soit 4 pas «hors-tout» pour les trois rangs du bataillon x 8 bataillons, plus 7 «distances» de 4 pas entre eux, total 60 pas ou 40 mètres pour les échelons du centre, 20 pour ceux des «ailes».

Le front de la position attaquée par les quatre échelons dirigés contre le «chemin creux» s’établit donc à environ 600 mètres/900 pas entre le carrefour de la route de Bruxelles et du Chemin d’Ohain à gauche, et à droite la patte d’oie qui marque la séparation en deux dudit chemin en même temps que la fin de sa partie creuse et bordée d’une double-haie d’épineux, soit précisément la plus forte de toute la position.

Plus à droite se trouvait le point d’attaque initialement prévu et bien plus « facile » d’accès.
Le changement d’attitude relatif de l’Empereur fut donc regrettable pour les Français.
Il peut avoir trouvé ses raisons si Napoléon avait déjà appris la probable intervention des Prussiens sur son flanc droit... Ou plus simplement à cause du retard involontaire de la Division Durutte, qui aurait alors dû prendre la tête de l’attaque avec la brigade Pégot, comme le fit côté opposé la brigade Bourgeois... voire peut-être encore la combinaison des deux, l’urgence à obtenir l’avantage, tout en s’éloignant de la menace prussienne.

Bourgeois, d’abord arrêté par la sablière (sablonnière en belge) est, après un moment de confusion où des bataillons ont fait file à gauche tandis que d’autres faisaient file à droite, passé par la droite (la proximité de la Haie-Sainte interdisant l'autre option, pourtant tentée)... avant de se reporter, au moins pour une partie des troupes, à gauche en direction de la route tout en présentant le flanc à la crête. C’est là que le cueillit en désordre un peloton des Life Guards qui provenait de ladite route et n’avait donc pas franchi les haies (tout ceci d’après Duthilt). Pour les calculs suivants je considère donc, toutes choses restant égales par ailleurs que le 1er échelon avait bien repris son intervalle initial. Mais perdu bien du temps, permettant au 2e échelon de réduire en rapport la distance. Tout ceci vous sera prochainement illustré à l'aide de figurines.

Soustrayant les 266 m/400 pas tenus par les quatre fronts de colonne, il reste 334 mètres/500 pas environ, 166 pour chacun des intervalles entre colonnes, C’est assez pour déployer un bataillon dans chacun, ce qui était peut-être envisagé et fut en tous cas tenté, mais aussi, ce qui ne semble pas du tout avoir été anticipé, pour laisser passer un escadron ennemi...
D’autant que, les échelons progressant à 400 pas de distance, chaque échelon est de fait totalement «en l’air» sur ses deux flancs... et relativement sans défense si on l’y attaque. Amen !
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À suivre... La "prise de terrain" des Anglo-Alliés...

Diégo Mané

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Re: La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 04 Jan 2026, 12:21

par MANÉ Diégo sur 14 Sep 2020 01:56 pm

«Prise de terrain» théorique des Anglo-Alliés

Les brigades d’infanterie Kempt et Pack, de la Division Picton, encadraient la brigade hollando-belge Bijlandt qui, à l’exception du 7e Belge (638 h), n’attendit pas les Français.

Le 7e Belge, ayant au moins 1/6e de son monde en tirailleurs, présentait environ 480 hommes en ordre serré sur deux rangs, occupant donc environ 120 mètre/180 pas de front, soit presque le double que la 2e colonne française (la 3e DI) qui lui donna dessus...

Kempt : 1990 h en 4 bataillons, dont un de 418 Rifles ayant joué un rôle séparé, laissant 1572 h dont au moins 1/10e en tirailleurs, reste 1415 h en ordre serré dont environ 180 h aux 3e rangs, serre-files, tambours, etc... (trois fois plus «fournis» que ceux d’un bataillon français) en laissant 1235 sur deux rangs, soit 412 par bataillon, occupant environ 100 mètres/150 pas chacun, environ 300 mètres/450 pas pour la brigade, sans les Rifles détachés devant le 32nd, et qui passeront derrière après avoir reflué devant l’attaque.

Pack : 1765 h en 4 bataillons, ayant au moins 1/10e des leurs en tirailleurs, laissant environ 1.590 h en ordre serré sur deux rangs, dont environ 240 h aux 3es rangs, en laissant 1350 sur deux rangs, soit 340 h par bataillon, occupant environ 85 m/130 pas chacun, environ 340 m/500 pas pour la brigade.
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Limites atteintes par les quatre échelons français

Le 1er échelon français (la brigade Bourgeois de la 1ère DI Quiot) franchit le chemin creux, dépasse la batterie de RFA Rogers, et se trouve confrontée aux 79th et 28th britanniques... Qui disent l’avoir battue et repoussée... Alors que leurs cavaliers ont une autre version... Voir plus loin.

Le 2e échelon français (la 3e DI Marcognet) semble être parvenu juste devant la haie sans avoir pu la franchir, ayant été contenu par les Belges du 7e jusqu’à être dispersé par les Scots-Greys.

Le 3e échelon français (la 2e DI Donzelot) s’est, lui, arrêté à 300 pas* de la haie, ce qui explique la meilleure contenance qu’il déploiera. N’ayant pas souffert du feu défensif de l’artillerie comme de l’infanterie, et de sa moins longue progression dans la boue, il n’est pas désorganisé.
Son feu, même faible, occasionne donc des pertes aux Britanniques, dont celle de Ponsonby, tué d’une balle devant le chemin creux (et non «homicidé» en plaine par les sept lanciers de la légende). Les Greys iront attaquer plus facile plus loin, l’artillerie attelée !

Le 4e échelon français (la brigade Pégot de la 4e DI Durutte), lui-même bientôt attaqué de face par la cavalerie hollandaise de Ghigny, à quelques 5 ou 600 pas* de la patte d'oie, et dans son flanc gauche par le 12th LD britannique de Vandeleur (donc passé entier entre les 3e et 4e échelons), n’aura pas non plus l’occasion de fouler la position et reculera avec pertes jusqu’au carré du 85e.

* Ces estimations de ma part reposent sur une progression à la vitesse identique de 50 pas/minute tenue par les quatre échelons jusqu'à rencontrer les obstacles (sablière au 1er échelon), haie du chemin creux (2e échelon), où s'arrêter (3e échelon)...
Puis, une estimation forcément plus délicate du temps d'engagement du 2e échelon avant sa rupture qui coïncide avec le débouché des Scots Greys (j'ai estimé 5 mn, mais cela peut fort bien n'être que 3 mn, différence de 2 mn ou 100 pas).
C'est en effet cette circonstance qui fera s'arrêter le 3e échelon français... Qu'un témoignage écossais que je vous donnerai plus tard dit avoir rencontré à 3 ou 400 yards des haies... Ce qui le situerait plus loin (environ 450 pas)... Si toutefois il parle bien du 3e échelon et pas du 4e ? Mais de toutes façons sans changer ni la donne ni le résultat.
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Participation de la cavalerie britannique

Dans le secteur de l’attaque menée par le 1er corps il s’agit de la brigade Ponsonby, savoir le 1st Royal Dragoons, le 6th Inniskillings Dragoons, et le 2nd Royal North British Dragoons ou «Scots Greys», qui sont dans le principe en deuxième ligne. Mais ils y subissent des pertes par les boulets français, et leur chef décide de les porter en avant, prolongeant la ligne des deux autres régiments, quelques 200 m en arrière de l’infanterie.

D’après les OBs «officiels» la brigade aurait compté 1369 cavaliers* en 9 escadrons en ligne sur deux rangs, et occupant donc environ 685 mètres (un par cavalier de front dixit Thiébault), un peu supérieur au front hors-tout des trois échelons français de tête qu’ils engageront (le quatrième l’étant par les cavaleries de Ghigny et Vandeleur.

Le Major Evans dit que les 1123 sabres dont parle le Colonel Gurwood «ne se trouvaient pas sur le champ de bataille», manière de dire qu'il y en avait bien moins.

Le capitaine Kennedy (qui prit l’Aigle du 105e) parle même de «charge réussie effectuée par neuf cents sabres...», ce qui réduirait de plus d’un tiers le front tenu par la brigade, l’amenant, même entièrement déployée, à ne «couvrir» que deux échelons français !

Le même ajoute : «En ce qui concerne l’effectif de la brigade sur le champ de bataille le 18 juin, je n’ai jamais compté plus de 950 sabres, mille tout au plus. Le nombre mentionné dans le bulletin du duc inclut bien sûr, outre les officiers et les hommes, aussi les officiers généraux en service, les chirurgiens et les ambulanciers, les cuisiniers, les maréchaux-ferrants, les trompettes, etc... On peut certainement en dénombrer 120 ou 130 pour les trois corps et probablement davantage encore...», ... ramenant au chiffre de Gurwood !

D’après certains mémorialistes britanniques la brigade s’est portée au combat en ligne, mais ses trois régiments ont «choqué» les trois échelons français successivement, ce qui montre bien que les colonnes françaises n’étaient pas au même niveau lors du choc , mais encore en échelon refusé à droite bien qu’avec une distance moindre que l’initiale entre les échelons, les premiers étant arrêtés tandis que les suivants continuaient à avancer.

D’autres mémorialistes donnent les Scots Greys (au moins en partie) en deuxième ligne derrière les Inniskillings... Et c’est là que certains faits troublants, réétudiés à l’aune du Journal du 1er corps, permettent d’établir un autre scénario que ceux décrits depuis 1815.

Ajoutons, côté cavalerie britannique, comme s'il n'y en avait pas encore assez, que les deux escadrons du 2nd Life Guards débouleront par la route de Bruxelles et viendront participer à la curée qui prendra place du côté gauche (pour eux) de la Haie Sainte.

Ces derniers appartenaient à la 1ère brigade de cavalerie lourde, dite Guards Brigade, de Lord Somerset, qui chargera en même temps que la brigade Ponsonby, mais donc majoritairement de l'autre côté de la Haie Sainte, avec les 1st Life Guards, 1st Dragoon Guards et Royal Horse Guards.

À suivre ... Considérations sur le feu d'artillerie défensif britannique... et hollandais ...

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Re: La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 06 Jan 2026, 11:20

par MANÉ Diégo sur 27 Sep 2020 02:55 pm

Considérations sur le feu d’artillerie défensif britannique... et hollandais

Toujours donné comme "intense", "écrasant", "terrible", etc... Cela ne me semble pas corroboré par le nombre de pièces que je trouve disponibles sur la position à ce moment-là, mais bien plutôt par leur efficacité létale compte tenu du nombre de rangs des cibles. Autrement dit, ce ne sont pas dix malheureuses pièces qui auraient pu justifier de tels qualificatifs si les formations les attaquant avaient été "normales" !

De gauche à droite vu du côté français :

La batterie de RHA Ross à 4 pièces à gauche de la route, et 2 sur la route même, qui ont eu d’autres cibles à «traiter» que la brigade Bourgeois.

À l’autre aile, les 6 pièces de la batterie à pied hanovrienne Rettberg, en outre "courte" en munitions, ont plutôt tiré sur la colonne Pégot.

Je ne vois donc guère que les 6 pièces de Rogers et les 4 de Bijleveld disponibles pour tirer sur la colonne Bourgeois. Les dernières pouvant aussi le faire sur la colonne Marcognet pour soutenir leurs "nationaux" du 7e Belge, une fois que la colonne Bourgeois sera sortie de leur champ de tir (de foire).

Quoi qu’il en soit cela ne fait que 10 pièces utilisées là (où j’ai lu 30 ou 34 !). De ce point de vue l’attaque sur cette aile était plus judicieuse que sur l’autre où dès le principe se trouvaient au moins 30 pièces effectivement déployées, et beaucoup plus disponibles en réserve.

Voyons maintenant l’efficacité relative de ces 10 pièces, tirant à boulets à partir de 700 mètres, puis à mitraille à partir de 400 mètres jusqu’au contact ou peu s’en faut.

On peut supposer une «cadence lente» de 1 coup par minute/pièce au début (il ne faut pas "gâcher", ni décourager l’ennemi de venir plus près).

Puis une "cadence normale" de deux coups par minute/pièce en alternance (pour tester la «détermination» de l’adversaire, qui parfois s’en tient là... Mais pas cette fois).

Enfin la "cadence de crise" de trois coups par minute/pièce (à mitraille, cela va de soi). Ajoutons la possibilité d'une "gâterie" bien britannique à cette portée, la "double charge", constituée à la fois par un boulet et une boîte à mitraille délivrés par le même tir, comme ce fut le cas contre la cavalerie.

Etant donné l’extrême difficulté de la marche de ces milliers d’hommes littéralement entassés dans la boue considérons une progression à 2/3 de la vitesse «normale» du pas ordinaire, soit donc ici environ 50 pas à la minute.

La zone de tir de l’artillerie faisant 700 m, arrondissons à 1000 pas, cela fait 20 minutes de progression sous le feu, dont 12 mn où la brigade Bourgeois est la seule cible éligible avant que la division Marcognet entre à son tour à portée, justifiant dès lors la «sollicitude» de la demi-batterie Bijleveld.

Résumons : la brigade Bourgeois à pu recevoir en 300 m/450 pas sous les boulets des batteries Rogers (6 pièces de 9 RFA) et Bijleveld (4 pièces de 6 à cheval hollandaises), soit en 9 minutes, 9 décharges, soit 90 boulets à travers ses 12 rangs d’hommes.

Puis en 250 m/350 pas, 7 minutes, 14 décharges à boulets de la batterie Rogers x 6 pièces.

Enfin en 150 m/250 pas, 5 mn, 15 décharges à mitraille de la batterie Rogers x 6 pièces.

La demi-batterie Bijleveld aura encore tiré à boulets sur Bourgeois pendant 100 m/150 pas = 3 mn = 6 décharges x 4 pièces, avant de reporter son tir sur la colonne Marcognet entrant à portée.

Elle lui tirera dessus 23 décharges à boulets x 4 pièces = 92 boulets à travers ses 24 rangs, avant de lui délivrer 15 décharges à mitraille x 4 pièces avant de cesser de tirer. Constatons déjà que tous les boulets ne "tuaient" pas, sinon la division eut été annihilée "avant d'arriver au port".

Calculons une estimation de ces pertes d’après la règle de kriegspiel Les Trois Couleurs qui a maintes fois (en fait toujours) fait ses preuves dans ce genre de démarches.

Feux d’artillerie L3C sur les 1er et 2e échelons (je vous fais grâce des calculs) :

Sur la colonne Bourgeois : 680 hommes atteints, sur 1.881, voltigeurs compris, soit 36%, sur les 60% qui seront le «prix» final pour la bataille entière et la déroute qui s’ensuivit. Là c’est l’artillerie, essentiellement la batterie Rogers, qui occasionna le plus de pertes à cette malheureuse brigade, qui fut logiquement refoulée au bas des pentes par l’infanterie des Britanniques... où leur cavalerie selon qui parle, probablement «les deux mon général» !

Sur la colonne Marcognet : 470 hommes atteints, sur 3.902, voltigeurs compris, soit 12%, sur les 65% qui seront le prix final pour la bataille entière et la déroute qui s’ensuivit. On le voit, cette division souffrit davantage de la mousqueterie avec le 7e Belge, et surtout de la charge des cavaliers britanniques, qui lui tuèrent et capturèrent beaucoup de monde.

Quoi qu’il en soit ces deux «échelons» étaient hors de combat pour la suite des opérations et il n’y a donc dès lors rien d’étonnant à constater que ce sont les 3e et 4e échelons, soit la division Donzelot et la brigade Pégot, qui permirent au 1er corps d’exister encore jusqu’au soir.

La Division Donzelot fournira les 13e léger et 17e de Ligne qui prendront la Haie-Sainte.
La brigade Pégot sera «subtilisée» par le maréchal Ney (laissant Durutte sans moyens face aux Prussiens) et participera à son attaque finale. C’est au 95e de ligne de cette brigade que Ney adressera son fameux «Venez voir comment meurt un maréchal de France» !

À suivre... Secteur du 1er échelon français, témoignages et commentaires

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Re: La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 09 Jan 2026, 09:07

par MANÉ Diégo sur 12 Oct 2020 01:50 pm

Secteur du 1er échelon français, témoignages et commentaires

Attaque de l’infanterie française

Fleury de Chaboulon, secrétaire de Napoléon


«... la seconde brigade du général Alix (Bourgeois). Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le passage, la mit en désordre, et se jetant ensuite sur nos batteries, parvint à désorganiser plusieurs pièces.»
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Colonel Gourgaud, 1er officier d’ordonnance de Napoléon

«Le maréchal Ney fait avancer toute sa ligne ; l’artillerie quitte une bonne position pour se porter en avant. ... Les Gardes anglaises (cavalerie)... se jettent en désordre dans l’infanterie d’Erlon... La brigade Quiot (infanterie) se met en désordre, ainsi que l’artillerie, qui prenait position. ...»

C’est à la fois résumé et clair... Ce sont des Life Guards arrivés par la route et qui ont sauté son talus pour fuir les cuirassiers menés par Gourgaud, d’où leur désordre, qui donnent, sans même l’avoir fait exprès, sur les têtes de files du 28e entrain de faire un à gauche et qu’ils stoppent net de face au moment où l’escadron de droite des Royals, surgissant de la haie, les prend de flanc. À peine plus tard le 105e, poussé en désordre dans le chemin creux par les Royals qui en outre le débordent sur ses deux flancs, déroute à son tour dans la pente, perdant son drapeau dans le processus.

Clairement l’artillerie a quitté «une bonne position», sous entendu pour une moins bonne, et est mise en désordre alors qu’elle «prenait position» sur la seconde position. CQFD !
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Capitaine Duthilt, aide de camp du général Bourgeois, 2e brigade, 1ère division

Témoignage très intéressant par les détails précis qu’il donne.

Le soldat était fatigué par le terrain avant même d’être sous le feu (perte de souliers...).

«... les commandements ne pouvaient plus être entendus, couverts comme ils l’étaient par ces milliers de cris répétés, et par le bruit des caisses ; il y eût bientôt un peu de confusion dans les rangs, surtout lorsque la colonne fut parvenue à portée du feu de l’ennemi, sans s’être aperçue qu’elle avait entre elle et lui un ravin tellement profond qu’il était infranchissable.» (la sablière, ou sablonnière en Belge ). ...

«La colonne fut forcée de faire un à gauche (?) pour longer ce ravin jusqu’au terre-plein, distant de quelques cent mètres de là ; mais le commandement n’ayant pas été bien entendu dans toute la colonne, des bataillons firent un à gauche tandis que d’autres firent un à droite ce qui amena une confusion qui fit perdre du temps.

Pendant ce pêle-mêle, l’ennemi fit usage de tous ses moyens : un feu terrible fit explosion sur la colonne ; les balles, les boulets, la mitraille tuèrent en un instant le tiers des hommes de cette brigade ; la cavalerie se porta rapidement au passage que nous voulions atteindre, et par un à gauche elle arriva inopinément sur la colonne, pénétra dans ses intervalles, sabra tout ce que les balles, la mitraille, les boulets avaient épargné. La brigade se mit en retraite, débandée, percée de toutes parts par cette cavalerie, et la terre fut jonchée de morts et de blessés. ... les... lanciers... vinrent... dégager quelques milliers de soldats (des trois échelons) et une batterie de six pièces attelée et attachée à la colonne.»


La "batterie de six pièces attelée et attachée à la colonne" ne semble pouvoir être à cet endroit et ce moment que six des huit pièces de la Réserve d'artillerie du 1er corps, la seule à ne pas avoir été "emportée" par la déroute de l'infanterie. Elle aurait cependant en cette hypothèse perdu une section.

On lit plus haut la confirmation d'un tiers de pertes infligées par l'artillerie et la mousqueterie des britanniques avant même d'atteindre les haies.

«Le terrain redevenu libre, la 1ère brigade de la même division, commandée par le général Quiot, marcha en avant, prit le même chemin, fit la même faute et rencontra le même obstacle...

Il fallut plus d’une heure pour réparer le premier échec et reformer les colonnes d’attaque...
Les 28e et 105e régiments de ligne, formant la 2e brigade de la 1ère division, furent entièrement écharpés et perdus. ..."


Ce "plus d'une heure" permet de "dater" le moment où la deuxième Grande batterie a pu s'établir sur la 2e position (côte 130 et prolongement).

"... ce fut un ravin qui nous obligea à présenter le flanc droit pour le longer pendant quelque cent pas pour aller prendre le terre-plein par où déboucha la cavalerie anglaise, jusque là couverte par une haie ; mais cette cavalerie ne passa pas à travers la haie, ni elle ne la sauta pas pour arriver sur nous, la route était libre et nous l’avions manquée ; et pris à l’improviste, nous n’eûmes pas le temps de former le carré ; il n’y eut que les morts et les blessés qui tombèrent... la colonne fut effectivement traversée, la batterie dépassée...»

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Caporal Canler, 28e de ligne, brigade Bourgeois, 1ère division

«... on nous forma en colonne serrée par bataillon ; je remarquai que l’adjudant-major Hubaut, chargé de former les divisions, vieux soldat ayant fait toutes les campagnes de l’Empire, était préoccupé et d’une pâleur extrême. ..."

Et il y avait de quoi. Ce vétéran chevronné* savait d'avance, semble-t-il mieux que les généraux et même l'Empereur, ce qui allait advenir. Dans cette formation l'attaque ne pouvait qu'échouer et ce brave eut vraisemblablement la prémonition de sa mort prochaine, d'où une très légitime "émotion"...
* C'était le Capitaine-Adjudant-Major Hubault, du 1er bataillon, entré au service en 1793 !

"... les colonnes se dirigèrent vers les canons anglais sans tirer un seul coup de fusil. Alors les batteries ennemies, qui jusque-là n’avaient envoyé que des boulets ou des obus, furent braquées sur nos colonnes qu’elles décimèrent par la mitraille.

À peine avions nous fait cent pas que le commandant de notre deuxième bataillon, M. Marins, était blessé mortellement ; le capitaine de ma compagnie, M. Duzer, était frappé de deux balles ; l’adjudant Hubaut et le porte-drapeau Crosse étaient tués. ..."


La perte de ces officiers est confirmée par le Martinien, dont l'orthographe est différente :
Chef de Bataillon Marrens, qui mourra de sa blessure le 10 juillet 1815.
Capitaine d'Uzer, qui commandait la 2e Cie* du 1er bataillon (y situant Canler).
Capitaine-Adjudant-Major (du 1er bataillon) Hubault.
Sous-Lieutenant Porte-Drapeau Gross* (non mentionné par Martinien !).

* Éléments communiqués par Jean-Marc Boisnard.

"Serrez les rangs ! ...

À la deuxième décharge de la batterie anglaise, le tambour de grenadiers Lecointre eut le bras droit emporté par un biscayen mais cet homme courageux continua de marcher à notre tête en battant la charge de la main gauche... jusqu’à perdre connaissance.

Serrez les rangs ! ...

La troisième décharge réduisit le front de notre bataillon au front de compagnie...

Serrez les rangs ! ...
(Quels rangs ?).

"Après une course de vingt minutes, nous arrivâmes près de l’ouvrage en terre où se trouvaient placés les canons anglais, et nous commençâmes à le gravir. ... le sous-pied de ma guêtre droite se cassa et mon talon sortit de mon soulier. Je me baissai vivement pour remettre ce dernier ; mais ... une violente secousse me rejetait mon shako en arrière, ... C’était une balle que je venais de recevoir, et qui, du n° 28 de ma plaque, avait fait un zéro et était sortie par derrière en me rasant la tête.

"Vingt minutes" est donc le temps qui fut nécessaire pour parcourir sous le feu la distance qui permit d'atteindre les haies.

"Toujours l’arme au bras, nous montâmes ainsi jusqu’aux canons qui venaient de vomir contre nous des flots de mitraille. À peine atteignons-nous le sommet du plateau que nous y sommes reçus par les dragons de la reine... La première division qui n’a pas eu le temps de former le carré... se trouve enfoncée ; alors commence un véritable carnage..."

La suite ressemble au déjà lu dix fois... Canler est fait prisonnier et dépouillé, mais sera libéré par la contre-charge de la cavalerie française et rejoindra ses lignes et quelques-uns de ses camarades.

«Lorsque nous étions entrés en campagne, le régiment comptait quatorze cents hommes, deux cents à peine se trouvaient à Laon.»

J’ai dans mes OBs 898 hommes au 10 juin 1815 et 300 hommes au 23-26 juin à Laon.
Peut-être ce régiment là aussi reçut-il des renforts entre le 10 et le 15 juin, comme j’ai pu le constater pour plusieurs autres. Mais si tel fut le cas ils ne servirent qu’à augmenter le nombre des victimes.

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Edit du 09/10/2026 : "CV" de Canler par Jean-Marc Boisnard :

Pierre Louis CANLER
Né le 04/04/1797 à Saint-Omer (Pas-de-Calais), fils de Louis Joseph (vétéran pensionné) et de Marie Anne Généreuse. Il entre au service comme soldat, enrôlé volontaire, au 1er bataillon du 28ème de Ligne le 20/12/1811 et fait les campagnes de 1813 et 1814 en Hollande à la défense de la place d'Anvers, ayant été nommé caporal le 21/08/1813. À la première Restauration, il est maintenu en poste à son régiment le 06/07/1814.
Aux Cent-Jours, il est en fonction comme caporal à la 2ème Cie de fusiliers du 1er bataillon du 28ème de Ligne et fera la campagne de Belgique de juin 1815. À la seconde Restauration, il sera licencié le 29/09/1815 et concourra à la formation de la Légion du Pas-de-Calais.
(N° matricule 132 du GR 21 YC 264-page 26 et matricule 9614 du GR 21 YC 261-page 11. ️️️

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... À suivre... Contre-attaque de la cavalerie britannique
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Re: La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 13 Jan 2026, 21:47

par MANÉ Diégo sur 20 Oct 2020 04:47 pm

Contre-attaque de la cavalerie britannique

C’est d’abord le 1st Royal Dragoons qui surgit pratiquement par surprise de la fumée à une centaine de pas des Français totalement désorganisés par la progression dans la boue sous la mitraille, les obstacles franchis et l’engagement contre les 79th et 28th britanniques. Ils sont donc le plus normalement du monde mis en déroute et poursuivis-massacrés sur les pentes opposées par les dragons qui s’emparent de l’Aigle du 105e, et poussent leur «troupeau» sur les batteries de 12 £ françaises qui venaient de dételer sur leur deuxième position, dispersant celles des IIe et VIe corps.
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Major Evans, 1st Royal Dragoons

«Notre brigade s’approcha a environ 100 yards du petit chemin bordé de haies qui était gorgé d’eau. Je transmis personnellement cet ordre. Nous sommes restés là jusqu’à ce que l’ennemi ait franchi ce chemin inondé, non seulement pour permettre à notre infanterie de passer entre nos escadrons mais aussi pour que l’ennemi, plutôt que nous, soit perturbé dans sa progression par la traversée de la route... Ensuite nous passâmes à l’attaque en travers de la route...
La colonne ennemie près de laquelle je me trouvais paraissait particulièrement désemparée lorsqu’elle atteignit (dépassa !) la crête. Elle ne pouvait engager qu’un faible feu, aussi bien à partir de sa ligne de front que de ses flancs, était incapable de se déployer et devait avoir perdu beaucoup d’officiers lors de la progression. ...
L’ennemi s’enfuit comme un troupeau de moutons dans le vallon et se retrouva à la merci des Dragons. ... Nous avons gravi la première butte occupée par l’ennemi, avons dépassé à notre droite près de la route de nombreux canons français qui avaient été abandonnés par leurs servants lors de notre approche...
... Sir William Ponsonby, ... a fait tout... pour éviter que les hommes ne gravissent la crête opposée vers la gauche des canons français..."

Si l’on suit Evans, ce sont les fantassins qui se sont repliés «à travers» les cavaliers et non ces derniers qui seraient passés dans les intervalles qu’ils leurs auraient ménagés en doublant leur sections comme je l’ai lu ailleurs. Mais bon, cela ne change pas le résultat, la cavalerie s’est trouvée en première ligne.

Les canons français «dépassés à notre droite» ne peuvent correspondre qu’aux batteries de 12, car la droite de la Grande batterie (dont le centre était alors encore en mouvement depuis la première position) était à plusieurs centaines de mètres plus à gauche des Royals, et flanquée par le 85e de ligne. Nous avons donc là une preuve de plus, cette fois fournie par «l’ennemi», qu’ hormis les 12 £ près de la route de Bruxelles, il n’y avait pas de canons français en batterie sur la première hauteur après le chemin creux.
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Capitaine Kennedy, 1st Royal Dragoons

«...lorsque les Français atteignent la crête les artilleurs anglais[i] (de la batterie Rogers) [i]abandonnent leurs pièces...

En nous découvrant, la tête de colonne ennemie fut prise de panique, ouvrit le feu qui nous fit perdre une vingtaine d’hommes, fit demi-tour et tenta de regagner l’autre côté des haies ; nous fûmes sur eux avant qu’ils ne puissent le faire... l’escadron de droite des Royals les débordant naturellement*, ce que fit aussi dans une certaine mesure l’escadron du centre que je commandais.»

Kennedy ne peut parler que pour ces deux escadrons, ne voyant pas le reste. Il suppose que l’escadron de gauche «dut charger de front près de la droite ennemie qu’il a du engager avec les Inniskillings sur le flanc opposé au mien.»

Soulignons aussi que l’escadron de droite des «Royals» avait traversé (ou été traversé par) le 32nd Foot qui touchait à la route de Bruxelles par sa droite. Il la touchait donc lui aussi, ce qui situe bien à partir de là le déploiement de la brigade, explique les vis-à-vis décrits par Kennedy, et situe de fait ceux de l’ensemble de l’attaque... et explique peut-être les relations françaises disant que les fantassins ont été attaqués dans le dos... Car les dragons passant la crête le long de la route n’ont pas de Français en face, mais la sablière... Et doivent pivoter sur leur gauche, arrivant de fait dans le flanc et ou le dos de fantassins engagés sur la crête.

Pour l’Aigle du 105e (qu’il prit) :
«Lorsque je la vis pour la première fois, elle se trouvait à peu près à 40 yards à ma gauche, un peu en avant. L’officier qui la portait et ses compagnons... tentèrent de forcer le passage à travers la cohue et ils nous tournaient le dos (ah les pauvres gens !). ...
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Lieutenant Waymouth, 2nd Life Guards (Siborne, p. 77)

«... je commandais le demi-escadron de gauche de notre régiment, et donc de notre brigade. J’ai un souvenir précis d’avoir traversé la grand-route à l’arrière et d’être passé à gauche de la Haye Sainte. Je me souviens y avoir vu, entre autres, une petite chaumière*, occupée je crois, par une partie du 2e bataillon de la KGL... Immédiatement après, je trouvais parmi nous des hommes des Royals et des Inniskillings. Je ne puis préciser combien d’entre nous passèrent à la gauche de la ferme de la Haye Sainte, un escadron, peut-être plus, peut-être moins. ...»

«... La distance qui la séparait du coin de la Haye Sainte peut donner une bonne appréciation du nombre de rangs et de files qui ont pu passer par cet intervalle.»

Le plan donné par Siborne p. 71, qui comprend bien des erreurs, donne cependant les deux escadrons du 2nd Life Guards comme passés, non seulement à gauche de la Haye Sainte, mais aussi à gauche de la sablière !

En cette hypothèse ils auraient donc bel et bien donné au moins en partie sur la brigade Bourgeois, et l’autre sur la brigade Charlet ,ce qui explique qu’ils se soient «mélangés» avec les Royals, et même les Inniskillings.
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Sous-Lieutenant Marten, 2nd Life Guards

«En descendant la plaine depuis l’endroit où se trouvait notre infanterie, nous avons rencontré une ligne de cuirassiers. Nous la chargeâmes mais je ne pense pas que ce fut aussi loin que l’endroit où nous avons traversé la grand-route près de la Haye Sainte. ...»

«Nous nous retrouvâmes en plein milieu d’un corps d’infanterie française en déroute dont beaucoup d’hommes se sont jetés sur le sol. Quand nous les avons dépassés, ils se sont redressés et ont fait feu. Je me souviens distinctement des événements et je suis certain que tout ceci se déroula alors que nous étions à la gauche de la route de Genappe. La raison en est que nous avons du sauter au-dessus d’arbres abattus dont j’appris par après qu’ils avaient été disposés en travers de la route par le 95th Rifles.»

Si l’on souscrit à ce que dessus, ce n’est pas le détachement auquel appartenait Marten qui a donné dans la brigade Bourgeois puisqu’il a sauté les abattis sur la route à droite de la sablière. L’infanterie dont il parle appartenait donc à la brigade Charlet, occupée à attaquer la Haye Sainte.

J’ai lu ailleurs que ladite brigade, peut-être à l’exception des hommes logés dans le verger, avait été «ramenée» au-delà des Réserves d’artillerie avec le reste de la division Quiot... Ce qui donne à penser que la batterie Saint-Michel ne resta pas seule sur la crête 130, et en est probablement partie alors, retournant sur la crête de la Belle Alliance. C’est peut-être elle la « batterie de six pièces attelée et attachée à la colonne» mentionnée par Duthilt, sans ses obusiers ou ayant abandonné deux pièces, dégagée par les lanciers car je ne vois pas quels autres canons peuvent alors répondre à ces critères.

Également lu ailleurs que les fantassins dispersés du corps d’Erlon mirent au moins une heure à se rallier... Pour ceux qui revinrent, car il n’y a pas de raison que les artilleurs et convoyeurs de la première Grande batterie soient les seuls à ne pas être revenus, non ?

Et comme après la «leçon de tactique élémentaire des trois armes» qui venait d’être infligée aux Français il est probable qu’ils n’envoyèrent plus de l’artillerie sans soutien, je pense dès lors logique que la deuxième Grande batterie se soit formée sur la crête de la Belle Alliance, ne s’avançant sur la crête 130 que plus tard, une fois l’infanterie à même de la soutenir.

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À suivre ... Secteur du 2e échelon français, témoignages et commentaires ...
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Re: La formation et l'attaque du 1er corps d'Erlon à Waterloo

Messagepar MANÉ Diégo sur 20 Jan 2026, 14:14

par MANÉ Diégo sur 01 Nov 2020 02:48 pm

Secteur du 2e échelon français, témoignages et commentaires

Lieutenant Martin, 45e de Ligne, 3e Division Marcognet (2e échelon)
Extraits d’une lettre à sa mère, écrite le 1er août 1815.

«... La mort volait de toutes parts ; des rangs entiers disparaissaient sous la mitraille, mais rien ne put arrêter notre marche... Enfin nous arrivâmes sur la hauteur. Nous allions recevoir le prix de tant de bravoure : déjà les Anglais commençaient à lâcher pied... Un chemin creux, environné de haies, est le seul obstacle qui nous sépare d’eux encore. Nos soldats n’attendent pas l’ordre de le franchir ; ils s’y précipitent, sautent par dessus les haies et laissent désunir leurs rangs pour courir sur les ennemis. Fatale imprudence !

Nous nous efforcions de ramener le bon ordre parmi eux. Nous les arrêtâmes pour les rallier... Au moment où j’achevais d’en pousser un à son rang, je le vois tomber à mes pieds d’un coup de sabre ; je me retourne avec vivacité. La cavalerie anglaise nous chargeait de toutes parts et nous taillait en pièces. Je n’ai que le temps de me précipiter au milieu de la foule pour éviter le même sort. Le bruit, la fumée, la confusion, inséparables de pareils moments, nous avaient empêchés d’apercevoir que, sur notre droite, plusieurs escadrons de dragons anglais étaient descendus par un espèce de ravin, s’étaient étendus et formés sur nos derrières et nous avaient chargés à dos. ...

La cavalerie pénètre au milieu de nous ; nos batteries, nous voyant entièrement perdus et craignant de se voir enlevées à leur tour font feu sur la mêlée et nous tuent beaucoup de monde. Nous-mêmes, dans les flots continuels d’une foule confuse et agitée, les coups de fusil que nous dirigeons sur nos ennemis deviennent souvent funestes aux nôtres. Toute bravoure fut donc inutile. Après des prodiges de valeur, notre aigle, prise et reprise, resta enfin au pouvoir des ennemis : en vain des soldats s’élevaient sur leurs pieds, allongeaient les bras pour atteindre et percer de leurs baïonnettes des cavaliers montés sur des chevaux vigoureux et extrêmement élevés. Inutile courage : leurs mains et leur fusil tombaient ensemble à terre et les livraient sans défense à un ennemi acharné, qui sabrait sans pitié jusqu’aux enfants qui nous servaient de tambours et de fifres dans le régiment et qui demandaient grâce, mais en vain. ...

Cela dura jusqu’au moment où, ne voyant plus de résistance parmi nous, les Anglais se divisèrent en deux parties, dont l’une fit prisonniers et conduisit en arrière ce qui restait de la division, l’autre remonta du côté de nos pièces pour tâcher de s’en emparer. ...

Martin, renversé par un cheval et assis parmi les morts et les blessés, est «négligé» par les «rabatteurs» et plus tard parvient miraculeusement à regagner ses lignes.

«Les restes du corps d’armée furent réunis, au nombre de quelques centaines d’hommes, et on nous donna à garder une lisière de bois où les tirailleurs ennemis voulaient déjà pénétrer.»

Ce témoignage interpelle sur plusieurs points de détail. Il correspond assez bien à ce que l’on imagine être arrivé au 1er échelon, pas au second, dont pourtant Martin relève.

Je donne plus loin le témoignage du Lieutenant Scheltens (7e Belge), qui pense avoir eu affaire au 105e (pas au 45e), ce qui finirait par nous faire croire à une inversion de plus entre échelons si d’autres parties du témoignage de Martin ne collaient pas aussi bien à ce que firent les Scots-Greys.

Martin semble dire que ses hommes ont passé les haies... puis qu’ils sont pris de dos par la cavalerie anglaise qui elle les a positivement franchies... Je comprends du coup que beaucoup de soldats du 45e ont effectivement franchi les haies, mais pas tous, et que les officiers survivants essayaient de les remettre en formation quand ils sont pris à dos.

Martin était lieutenant, donc en serre-file derrière le 3e rang, et il se «retourne vivement» lorsqu’il voit tomber le soldat qu’il vient de remettre dans le rang. Il tournait donc lui-même le dos à la cavalerie qui arrivait par derrière, et avait donc alors «remonté» et/ou dispersés les sept autres bataillons de la division (?).
------------------

Lieutenant Adjudant-Major Scheltens, 7e de Ligne Belge
(seul régiment de Bijlandt à avoir tenu sa position) :

Je présente un minimum cet officier car c’est aussi son CV qui m’a incité à prendre sa relation au sérieux.

Né à Bruxelles en 1790. Entré au service comme marin en 1804... Puis au 57e de ligne, enfin aux Fusiliers de la Garde en 1807 (Heilsberg). Espagne 1808. Autriche 1809 (Essling, Wagram). À nouveau l’Espagne 1810-1811, dont il revient sergent. Russie 1812, assiste à tous les engagements de la Garde. Allemagne 1813 au 2e Grenadiers à pied de la Garde (Dresde, Leipzig, Hanau). France 1814 (Montmirail...).

«Il faut avoir fait ces guerres de l’empire pour savoir... ce que l’homme peut supporter» a écrit plus tard Scheltens, jeune Lieutenant Adjudant-Major de 25 ans à Waterloo...

«L’ordre de bataille était de deux rangs d’épaisseur, d’après le principe anglais. La compagnie de voltigeurs, déployée en tirailleurs, couvrait notre front. A notre droite était le 26e chasseurs à pied, bataillon de volontaires (1), formant brigade avec nous. Après ce bataillon, une batterie complète de pièces de campagne formait l’extrême droite de notre ligne de bataille (2), sur le Mont-Saint-Jean, là où il est coupé par la grand’route.

Mon chef de bataillon m’avait chargé de surveiller le demi-bataillon de gauche et de répéter son commandement en cas de besoin. À notre gauche se trouvaient d’autres bataillons de notre division dont j’ai oublié les numéros (3) ...

À deux heures et demie à peu près la première ligne française se mit en mouvement, en échelons. Une des colonnes marcha droit sur notre position. ... Nos tirailleurs battirent en retraite en faisant feu sur les tirailleurs qui précédaient les colonnes françaises. Notre bataillon ouvrit le feu aussitôt que les tirailleurs furent rentrés. La colonne française commit l’imprudence de s’arrêter et de commencer son déploiement (4). Nous étions tellement près que le capitaine ... qui commandait notre compagnie de grenadiers reçut une balle au bras, avec la bourre... restée fumante dans le drap de son habit.

Quelques escadrons de la garde anglaise (5), qui se trouvaient derrière nous, traversèrent notre ligne. ... Ils chargèrent la colonne française par les deux flancs (6). Celle-ci n’avait aucune force de défense pendant sa tentative de déploiement (7), de manière qu’elle mit bas les armes. C’était le 105e régiment (8). Les Anglais ont eu le drapeau, et nous les guidons. ... Le bataillon, qui avait cessé le feu, ne tarda pas à franchir le chemin creux (9)...

Un chef de bataillon français avait reçu un coup de sabre sur le nez qui lui pendait sur la bouche. ... J’ai protégé deux officiers français dans cette débâcle. Ils m’avaient fait le signe maçonnique (10). ... Il ne restait de la colonne française que quelques hommes en tirailleurs, qui furent bientôt ramenés par la cavalerie (11). ... Plusieurs de nos officiers étaient tués ; presque tous étaient blessés et 282 hommes manquaient à l’appel (12)».

1) Il doit s’agir du 27e Chasseurs (hollandais). S’agissant de «volontaires» cela explique pourquoi ils ont lâché pied.

2) Il doit s’agir de la demi-batterie à cheval hollandaise Bijleveld, 4 canons de 6 £, l’autre moitié étant vers Papelotte.

3) Les 5e, 7e et 8e de Milice hollandaise, qui avaient déjà souffert aux Quatre-Bras, et en eurent vite assez le 18 juin.

4) Si cela était considéré nécessaire (et cela l’était) on peut se demander pourquoi cela ne fut pas fait dès le départ.

5) Probablement des Scots Greys, que l’ancien Grenadier aura catalogués «de la garde» à cause de leur bonnet d’ours.

6) C’est encore confirmé par ce témoignage «neutre».

7) C.Q.F.D., encore et toujours. Comment cette évidence a-t-elle pu être négligée à ce point.

Brigade Bourgeois donc, échelon de gauche re-donc... Où erreur de Scheltens, ayant confondu avec le 45e de Ligne.

9) Les Belges ont donc franchi le chemin creux, avançant à l’anglaise sur les Français... Avant de retourner derrière.

10) Comme quoi appartenir à un «réseau international» permet parfois de s’affranchir du triste sort de ses nationaux.

11) Ces tirailleurs n’avaient manifestement pas même pu se reformer sur le flanc de bataillons aux compagnies mêlées.

12) Bref mais brutal, l’affrontement ne fut pas gratuit. Wellington félicitera le bataillon lors d’une revue près de Paris.
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À suivre... La «charge» des Inniskillings
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