La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Tous les sujets relatifs aux guerres de la Révolution et de l'Empire (1792-1815) ont leur place ici. Le but est qu'il en soit débattu de manière sérieuse, voire studieuse. Les questions amenant des développements importants ou nouveaux pourront voir ces derniers se transformer en articles "permanents" sur le site.

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Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 07 Mar 2016, 13:45

    17 novembre, colonne centrale, combat de San Muñoz

    Juste avant que la Light Division, ayant enfin quelques escadrons de cavalerie en soutien, puisse passer le ruisseau gonflé par la pluie, la menace ennemie se fait plus pressante par l’apparition de la division d’infanterie française de Darricau.

    Trois compagnies du 43rd et une du 95th sont déployées en tirailleurs pour faire face aux voltigeurs français pendant que la division passe la rivière avec de l’eau au-dessus de la taille, puis se précipitent pour les suivre lorsque leurs unités mères sont disposées en recueil.

    Soult voyant deux divisions en face et devinant par les feux de camps la présence de nombreux autres ennemis, abandonne l’idée de forcer le passage ; il approche néanmoins quatre batteries d’artillerie qui tirent sur les deux divisions légères déployées, et les voltigeurs de Daricau engagent leurs homologues par-dessus le Huebra.

    La 7th, disposée en 3 lignes face à ces canons, aurait dû souffrir grandement de ces tirs, complètement exposée comme elle l’est, avec de la boue jusqu’aux genoux, mais cette dernière est tellement molle qu’elle avale les boulets et étouffe les obus. Après quatre heures sous le feu, les unités de la première ligne, le 68th et le 51st, ont respectivement zéro pertes et 1 officier tué et 8 soldats blessés. Les tués et blessés de la 7th Division pour ce jour sont inférieurs à 50.

    Soult reporte au regard de la quantité de feu délivré par l’artillerie française « Le feu de notre artillerie a été très meurtrier pour l’ennemi », et dans des circonstances normales, il aurait eu raison. Au crépuscule, les tirs cessent et les Français se retirent dans les bois de leur côté, imités par les Anglais.

    Les pertes de ce qui est parfois appelé le « combat de San Muñoz » sont faibles, 226 chez Darricau (surtout dans le 21e léger et le 100e de ligne), plus quelques-unes dans la cavalerie, de l’autre côté chez les Britanniques 2 officiers et 9 soldats tués plus 4 officiers et 90 soldats blessés, et chez les Portugais 1 officier et 36 soldats tués plus 2 officiers et 43 soldats blessés, sur l’ensemble des 2 divisions. Il faut néanmoins ajouter à ce chiffre 178 prisonniers et égarés perdus avant l’action.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 16 Mar 2016, 09:44

    18 novembre, abandon de la poursuite par les Français

    Le lendemain, plusieurs autres divisions françaises ayant rejoint, les Anglais reprennent leurs dispositions le long du Huebra, et les Français s’assemblent en face, mais après deux heures l’arme au pied, les cavaliers français mettent pied à terre et l’infanterie retourne au campement.

    Les Anglais font alors de même, et plus tard dans la matinée les cavaliers des deux armées font même boire leurs chevaux de part et d’autre du rio. La poursuite est terminée.

    Tout ce que les Français feront le lendemain sera d’attendre le départ des Anglais, puis de pousser une partie de leur cavalerie légère jusqu’à Cabrillas, avec quelques rares reconnaissances jusqu’au Yeltes, puis retour au soir sur le Huebra, rapportant que ledit Yeltes est en crue, impassable sans ponts, et que les Anglais l’ont déjà franchi.

    Le 19, les Français retraitent vers Salvatierra par Tamames et Linares. La vérité est que la troupe n’a pas plus à manger que ses adversaires, et qu’elle n’apprécie pas plus que les Anglais le régime à base de glands.

    Le 18 donc, les Anglais peuvent se retirer sans risques ; cela n’empêche pas les hommes de tomber d’inanition ou de maladie, et les cadavres de bêtes de trait laissées le long de la route sont grossièrement dépecés par les soldats au passage, sans parfois attendre qu’elles soient mortes.

    La différence avec les jours précédents est que la majeure partie des traînards qui ne décèdent pas sont soit ramassés par la cavalerie anglaise, soit réussissent à rejoindre le bivouac à la nuit par leurs propres moyens.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 22 Mar 2016, 06:31

    18 novembre, insubordination au plus haut niveau

    La colonne Sud, sous Hill, atteint Tenebron ou Moras Verdes (SA220), la colonne centrale Santi Espiritu et Alba de Yeltes, les Galiciens, formant la colonne nord, Castillo de Yeltes et Fuenterroble de la Valmusa.

    La marche de la colonne centrale est le théâtre d’une incroyable scène d’insubordination de la part des commandants des 1st, 5th et 7th Divisions. Ayant reçu leur ordre de marche qui leur enjoint de traverser à gué le Yeltes à travers des champs inondés, il se consultent et décident que c’est infaisable.

    Leurs troupes sont donc redirigées vers la route principale et le pont de Castillo, où ils rejoignent l’armée de Galice en pleine traversée.

    Wellington, ne les trouvant pas à leurs emplacements prévus, les fait chercher et les trouve attendant dans la boue le long passage des Espagnols. Après une remarque sarcastique ("vous voyez Messieurs, je connais mieux mon travail que vous"), il laisse les divisions attendre et finit par les autoriser à traverser par le pont.
    Les hommes arrivent donc au camp après avoir passé la majeure partie de la journée sous la pluie, et y rejoignent les 6th et Light Divisions qui ont obéi et sont arrivées depuis longtemps.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 01 Avr 2016, 08:38

    19-20 novembre, fin du calvaire et redistribution sur la frontière

    Le 19, l’armée fait la courte marche qui la sépare de Ciudad Rodrigo, et retrouve ses bagages qui sont arrivés sans aucun souci. Le midi voit la distribution de deux jours de rations, qui sont dévorées immédiatement par la troupe, obligeant le commissariat à en distribuer deux autres le soir-même.

    La surabondance de nourriture menace alors de finir les soldats affaiblis par le manque, et le nombre des malades augmente encore.
    Le 20 voit l’armée dispersée sur une vaste étendue, mais pas encore en quartiers d’hiver, la colonne de Hill sur l’Agueda supérieur autour de Zamora, le gros de l’armée en gros sur leurs cantonnements de 1811 autour de El Bodon, et les Galiciens vers San Felices et l’Agueda inférieur.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 01 Avr 2016, 08:41

    État de l'armée à la fin de la retraite

    L’infanterie est encore efficiente même si elle a besoin de repos, mais la cavalerie et l’artillerie sont en piteux état ; les canons sont généralement trainés par 3 chevaux au lieu de 8, et les cavaliers démontés sont nombreux.

    Les trainards rentrent pendant plusieurs jours, et Julian Sanchez, envoyé avec ses cavaliers à leur recherche, en ramène 800 en croupe en un seul jour. Le Divisionnal Return du 29 Novembre, néanmoins, montre un déficit de 4921 « manquants » par rapport à celui du 23 Octobre.

    Les pertes au combat durant cette période peuvent être estimées à un peu moins de 1200, et les manquants (trainards professionnels et ivrognes pris à Valdemoro ou Torquemada) moins de 1000 avant l’arrivée à Salamanca mi-Novembre.
    Soult annonce qu’il a capturés 600 hommes le 16, 1000 à 1200 hommes le 17 et 100 hommes le 18, ce qui est parfaitement possible, et laisse encore un déficit de plus de mille autres, morts, malades non ramassés ou déserteurs.
    Le contingent Portugais est plus touché que le contingent britannique (11% contre 8%), mais les pires sont les Brunswick-Oels et les Chasseurs Britanniques qui sont au-delà de 15%. Il est à considérer aussi que ces unités recrutent en partie parmi les pires des déserteurs « français par décret » et « Allemands », alors que les KGL ont les meilleurs, donc ils récupèrent la plus grande proportion de déserteurs « vétérans ».

    Le 1/82nd, déjà noté à Valdemorro pour avoir eu un taux d’ivrognes hors de proportion, a aussi laissé sur le bord de la route un contingent d’égarés très important ; Wellington fera donc mettre aux arrêts son Lt-Colonel et menacera de le faire passer en court-martiale, mais sans aller plus loin que les menaces.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 05 Avr 2016, 09:30

    Retour aux cantonnements

    Les jours qui suivent, Wellington cherche à savoir si les Français ne vont pas reprendre l’offensive après s’être reposés quelques jours sur le Tormes. C’est peu probable vu la difficulté de nourrir 90 000 hommes à l’ouest de Salamanca, zone parfaitement dévastée, mais cela empêcherait l’armée anglaise de profiter d’un repos très nécessaire, et mettrait en danger la forteresse de Ciudad Rodrigo, dont les réparations n’ont pas résisté aux pluies diluviennes de novembre, et dont les brèches menacent de se rouvrir toutes seules.

    Le 26 arrive la bonne nouvelle que Soult et ses troupes sont en marche pour Avila, et que l’Armée du Portugal quitte en grande partie Salamanca, alors que le Roi est déjà à Madrid, qu’il a repris sans vraiment combattre à El Empecinado qui avait profité de l’absence de garnison.

    Les troupes anglo-alliées sont alors dirigées vers les quartiers d’hiver et des hébergements en dur. La campagne est terminée.


MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 05 Avr 2016, 09:31

    III) Conséquences

      2) du côté français
      La première des conséquences de cette campagne est évidente, l’armée française a dû évacuer un tiers du territoire conquis en Espagne, la ci-devant « vice-royauté d’Andalousie ». Je parle de vice-royauté comme on aurait pu parler de « vice-royauté d’Oporto » en 1809, car Soult y règne en maître sans rendre compte. Si au Portugal cela pouvait être acceptable, dans le sud de l’Espagne c’est inacceptable, et pourtant le maréchal ne sera pas puni.

      Son refus obstiné d’abandonner « ses » terres pour soutenir son camarade, qui lui avait pourtant montré l’exemple en le soutenant l’année précédente après Albuera, puis son acharnement à nier l’évidence après Salamanca sont un facteur déterminant de cette campagne. Après avoir perdu son indépendance, il sera rappelé par un Napoléon qui refusera de le punir, et donc sera le maréchal français qui profitera le plus de ses spoliations espagnoles.

      Une autre grosse conséquence de cette campagne est que les multiples reculs français ont forcé à détruire tous les magasins et arsenaux espagnols sous contrôle français au sud de Burgos (à part Valencia) ; de même, ce dont on parle moins c’est la destruction du système de maisons fortes/points de soutiens qui s’échelonnaient sur la grand-route venant de France, et permettaient des patrouilles régulières pour la sauvegarde des convois et des messagers. Tout cela a disparu, après avoir coûté des fortunes à mettre en place.

      La première conséquence de cette disparition est que la route de Madrid n’est plus sûre du tout, et qu’il va s’établir une rupture totale des communications entre fin novembre 1812 et fin février 1813 entre Valladolid et Burgos. Toutes les modifications prévues dans les armées françaises par l'Etat-Major du Roi d'Espagne, qui sont servilement envoyées pour ratification à Napoléon, ou au moins à Clarke, sont bloquées au niveau de Valladolid, et les demandes répétées d'informations de la part de Clarke sont arrêtées à Burgos.

      Certaines modifications qui pourraient être salutaires pour l'état d'esprit des troupes ne sont même pas envisagées. Ainsi, la dissolution des entités "Armée du Sud" et "Armée du Portugal", qui n'ont plus de raison d'être, et l'amalgame des différents régiments les ayant constituées aurait eu un effet très bénéfique dans la campagne de 1813, qui parfois seront sur le même terrain, mais avec des chaines de commandement séparées et incapables de se coordonner rapidement.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 30 Mai 2016, 18:17

    conséquences sur l'Armée du Nord

    Le remplaçant de Caffarelli, Clausel, alors en convalescence en France suite à sa blessure de juillet, trouvera son commandement amputé d’un quart suite au départ de la division de Jeune Garde de Dumoustier et aux autres réorganisations.

    Malgré ses efforts, et le renfort de trois, puis quatre divisions de l’Armée du Portugal (une cinquième étant gardée en réserve pour son usage éventuel), il ne commencera à avoir un certain résultat dans sa chasse aux insurgés que début juin, quinze jours après l’entrée en campagne des Anglais.

    Ce détachement est ordonné par Napoléon après avoir lu dans les journaux anglais que l’armée de Wellington a près de 20 000 hommes dans les hôpitaux. Cette nouvelle, tout à fait exacte lorsqu’elle est fournie aux journaux d’opposition par Willougby Gordon fin novembre-début décembre, n’a plus de cohérence début mars lorsque l’Empereur prend cette information comme prétexte pour prétendre que l’armée anglaise est incapable d’entrer en campagne à court terme.

    Dans cette circonstance, et étant donné qu’il ne tient toujours pas compte de l’armée portugaise dans ses calculs (ni des contingents espagnols attachés), l’Armée du Sud semble pouvoir tenir en respect le général anglais. Rien n’est plus faux, et les divisions prêtées ne seront pas rendues avant qu’il ne soit trop tard pour sauver les rogatons du Royaume Bonaparte d’Espagne.

    Au moment crucial de la bataille de Vittoria, il aura toujours auprès de lui trois des divisions de ladite Armée du Portugal, et la 4e, celle de Foy, sera immobilisée par l’escorte des convois entre Vittoria et la Bidassoa.

    Si les communications avaient été plus faciles entre lui et le Roi, et si le détachement de ces troupes n’avait pas été décrété par Napoléon lui-même, Clausel aurait pu arriver sur le champ de bataille durant la journée (mais sans artillerie), quant' à Foy, il ne pouvait arriver avant le 22 que s’il abandonnait ses convois en rase campagne pour répondre à un appel conditionnel de Jourdan.

    La défaite française de 1813 est donc en gestation dès la fin 1812.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 13 Juil 2016, 07:38

    Refonte totale des armées françaises en Espagne

    Lorsque la communication sera rétablie, les instructions de Clarke corroboreront les demandes du Roi sur les grandes lignes, mais incluront le rappel de Soult, remplacé par Gazan, l’ordre de dissoudre toutes les unités provisoires et la restitution de leurs effectifs à leurs unités de destination. En échange l’Armée du Sud doit donner six régiments à l’Armée du Nord et l’Armée du Centre un.
    Soult pourra donc tranquillement faire rentrer en France le produit de ses pillages en Andalousie, et participer aux campagnes de 1813-1815 au lieu de rentrer entre quatre planches avec douze balles dans la peau comme il aurait dû.

    Il est aussi demandé 25 hommes par bataillon d’infanterie et régiment de cavalerie, ainsi que 10 par batterie d’artillerie pour la Garde, et que trente à quarante régiments réduits à l’état de cadres soient renvoyés en France pour recruter et participer à la guerre en Allemagne.

    La réception du 29e Bulletin de la Grande Armée détaillant le désastre russe rendra inutile l’explication de ces deux dernières ponctions, mais les Français en Espagne sont très fortement diminués.

    L’Armée du Portugal est réduite à six divisions, et la qualité des conscrits reçus fait le malheur des commandants. Caffarelli, juste avant son rappel, déclarera que des douze à treize mille conscrits récupérés depuis le printemps 1812, seuls cinq cent sont encore aptes au service début mars 1813.

    Les effectifs des armées françaises dans le centre de la Péninsule sont donnés comme tels début avril :

    Armée du Centre : un peu moins de 15 000 hommes (la division Palombini étant retournée à l’Armée du Nord dont elle est issue) placés en gros autour de la capitale espagnole.

    Armée du Portugal : 36 000 hommes effectifs, situés entre Valladolid et Burgos. Une division est placée en observation de l’Armée de Galice en direction de Benavente, au départ une est à Valladolid et une à Burgos et les trois autres prêtées à Clausel pour sa chasse. Lorsque la quatrième le rejoindra, la division de Valladolid abandonnera la ville à l’Armée du Sud et se rapprochera de Burgos. Cette armée n’aura pas vraiment de quartiers d’hiver et aura des pertes très importantes dans la campagne de montagne que Clausel va mener. Elle est donc déjà fatiguée au moment du commencement de la campagne de printemps

    Armée du Sud : un peu moins de 40 000 hommes répartis entre Guadarrama, Salamanca, Toro et Zamora, puis Valladolid lorsque l’Armée du Portugal se regroupe au Nord.

    On a donc un déficit net de 40 000 hommes par rapport à l’effectif initial de l’année 1812, dont un peu moins de la moitié a été envoyé prisonnier en Angleterre.

    L’armée française a dans le même temps perdu un peu moins de 3 000 pièces d’artillerie, surtout au niveau des lignes de Cadix, mais aussi au Retiro, dans Ciudad Rodrigo et dans Badajoz.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 13 Juil 2016, 09:02

    Séparation des armées ennemies

    Les cantonnements des armées belligérantes étant très éloignées les uns des autres, il se forme un No-Man’s-Land qui va persister presque 6 mois. Cela procure aux Anglo-Alliés une sécurité certaine, mais du côté français ce n’est pas le cas.

    En effet, les Partidas profitent du vide ainsi créé pour installer de véritables administrations locales (l’un d’entre eux établira même des postes de douane sur la Bidassoa, laissant passer les marchandises civiles contre le paiement d’une taxe), et mener des raids incessants sur les avant-postes ennemis. Les armées françaises ne jouissent donc pas du repos que ce retour des quartiers d'hivers devrait leur apporter,

    En même temps, avec la perte, même temporaire de Madrid, le Roi Joseph a perdu toute crédibilité politique. Tous les espagnols « afrancesados » qui avaient pu croire à l’établissement d’une dynastie Bonaparte dans la péninsule n’ont dès lors plus qu’une idée en tête, chercher à s’évader du piège qu’est devenue l’Espagne, pour eux et leur famille, du fait de leur compromission avec l’envahisseur.

    Napoléon, conscient de la perte militaire due à cette campagne, va « conseiller vigoureusement » à son frère de ne laisser à Madrid qu’un avant-poste et de s’établir à Valladolid, mais ce serait accepter la mort politique du Royaume. Le Roi va donc essayer à cette fin 1812-1813 de remonter une cour à Madrid, mais le cœur n’y est plus, et une frénésie d’évacuation va gagner les plus avisés des courtisans.

    Ce "trou noir" va aussi permettre à Wellington de maintenir les Français dans l'ignorance absolue de ses intentions pour le printemps. La seule information qu'ils peuvent obtenir est le lieu de sa présence; le général anglais pourra ainsi leurrer ses adversaires en restant proche de la route Almeida- Madrid au tout début de sa campagne avec juste un corps de troupe limité.

    Pendant ce temps le gros est dans le Nord du Portugal, avec le train de ponton dont les français ignorent tout et qui sera sa pièce maîtresse pour tourner toutes les lignes de défense prévues jusqu'aux montagnes de Galice.

    Les français n'auront vent de cette colonne septentrionale que bien après avoir appris l'entrée en campagne de la colonne Sud, et le mouvement de concentration qu'ils réaliseront pour protéger Madrid sera un faux mouvement catastrophique lorsque Hill les ignorera pour se diriger vers Zamora et le Duero
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 17 Déc 2016, 02:55

    2) du côté Coalisé

      a) le cas Willoughby Gordon
      Cette personne, malgré son rapide passage à son poste, a eu un impact non-négligeable sur le déroulement de la campagne, surtout vers la fin ; il est donc nécessaire de revenir sur ce cas particulier.
      Depuis plusieurs années le poste de Deputy-Quarter-master-General était sous la responsabilité du compétent John Murray, à qui Wellington avait appris à se fier pour la gestion logistique fine des déplacements de l’armée. Début 1812, le Duc d’York, impatient de placer Gordon de général en chambre à une position où il pourrait briller, fait promouvoir Murray à un poste de prestige en Irlande, et envoie son poulain en remplacement, en vantant auprès de Wellington ses qualités. Ce dernier, pas très chaud à l’idée de remplacer une valeur sûre par un inconnu, n’a pas vraiment le choix et donc accepte le remplaçant.

      Là se place un premier malentendu entre le nouvel arrivant et le général ; dans sa correspondance, Gordon présente son nouveau poste comme celui d’un conseiller auquel son supérieur ne peut que prêter une oreille attentive, voire même un commandant en second ou une éminence grise (malgré le fait qu’il n’a aucune expérience du commandement).

      Rien n’est plus loin de la vérité, et des attentes de son chef sur le terrain. Cela ne l’empêche pas de promettre dans une lettre écrite juste avant de s’embarquer, au chef de l’opposition parlementaire, des informations de première main sur la conduite de la guerre. Il ne semble pas lui venir à l’esprit que c’est totalement contraire au principe du poste qui lui est confié.

      A son arrivée au QG de Wellington, il en estomaque tous les membres par sa vanité, ses prétentions et son incompétence dans son rôle. Un membre le présente comme semblant chaque jour chercher combien il pourrait envoyer de personnes accomplir les mêmes tâches superflues, se trouvant donc sans personnel quand l’indispensable se présente.

      Ses propres lettres sont remplies de plaintes sur le fait qu’il n’est pas mis au courant de tout et donc ne peut guider les décisions de son chef.

      Il reçoit néanmoins suffisamment d’informations pour que le chef du gouvernement britannique se plaigne un jour à Wellington d’avoir découvert dans un journal d’opposition des informations capitales qui ne lui seront délivrées par le canal habituel que deux jours après. Ces informations n’ayant été communiquées à personne d’autre qu’au secrétaire particulier du général anglais et au DQMG, la source de la fuite ne peut être que Gordon.

      La deuxième partie de la campagne se déroulera donc sans que Wellington ne renseigne son subordonné sur rien.

      A la fin de la campagne, Wellington insistera pour récupérer Murray, mais bizarrement en insistant pour que la demande ne semble pas venir de lui. Le Duc d’York refusera bien sûr une telle mascarade, Gordon finira par être promu ailleurs et Murray reviendra pour la campagne de 1813.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 17 Déc 2016, 04:04

    b) Wellington, stratège sur carte

    Le général, fin logisticien et stratège correct, a parfaitement préparé son offensive ; se ménageant des diversions tous azimuts et prenant une bonne marge d’erreur dans sa planification, Il y aura des erreurs lors de la première partie de campagne, mais causées par des facteurs extérieurs et des impondérables.

    Néanmoins, cette grande préparation cache un énorme défaut de personnalité pour un général, qui se retrouve en 1813 et 1815, (1814 est à part, l’opposition étant tellement faible et son armée tellement forte que même en son absence son armée gagnerait quand même, parfois même plus aisément).

    Ce défaut est une incapacité totale à improviser stratégiquement : Il était impossible de prévoir avant le début de la campagne que Soult refuserait la réalité de manière aussi obstinée, et que Marmont serait assez prétentieux pour se permettre le faux mouvement de Salamanque.

    Le vide stratégique sidéral qui suit donc les journées des 21 et 22 juillet ne sera pas exploité, le général anglais restera pendant tout le reste de la campagne en réaction aux événements , sans vraiment reprendre le contrôle, et finira repoussé par l’armée qu’il a battue et qu’il n’a pas écrasée.

    L’excuse de la sauvegarde de ses troupes ne tient pas, car il sait (ou il devrait savoir) que la prolongation de la campagne dans le temps va lui coûter bien plus de troupes qu’une poursuite vigoureuse d’un ennemi désemparé et presque entièrement désarmé.

    Il va poursuivre une partie de l'armée ennemie mollement, puis revenir sur l'autre qui semble le menacer mais tout aussi mollement, prendre Madrid qu'on lui laisse, se retrouver devant un siège qu'il sait arriver sans rien prévoir pour le conduire et l'abandonner après y avoir gaspillé bien des vies inutilement.

    Une vision de cette incapacité est parfaitement donnée par le film « Waterloo » de Bondarchouk, dans la réponse que fait « Wellington » à « Uxbridge » lorsque ce dernier lui demande ses intentions pour la journée du 18, en cas d’accident.
    - »My orders, Sir, are to beat the Frenchs ! » (mes ordres, Monsieur, sont de battre les Francais).

    On pourrait continuer le dialogue avec Uxbridge qui lui demande « et ensuite ?», et Wellington qui répond « Ensuite ? Je ne sais pas...» En effet, sans la poursuite effrénée des Prussiens au soir du 18 et le 19, Waterloo aurait sans doute été une défaite stratégique, mais pas décisive, avec l’Armée du Nord qui se regroupe sur le champ de bataille de Ligny autour de la Division Girard, puis peut-être une bataille autour de Charleroi vers le 22 avec Grouchy revenu.

    C’est en effet cette poursuite « à fond » qui disperse l’Armée du Nord et l’empêche de combattre avant Paris.

    En 1813, après Vittoria, c’est un peu pareil, Wellington sait que Maucune est en déplacement avec un convoi sur la route vers la France, isolé et à portée de frappe du corps de Graham, il possède sept brigades de cavalerie fraîches, qui n’ont pas vu le champ de bataille, mais il ne donne aucun ordre. Même la poursuite de l’armée battue n’est pas lancée au petit matin, ce qui fait que l’Armée d’Espagne s’échappe.
    Une poursuite lancée sur la route de France aurait pu battre au moins Maucune, puis couper Foy et la garnison de Bilbao, on n'envoie que Longa et Giron, qui sont capables de battre Maucune mais pas de l’annihiler, il faudra que ce soit Murray qui suggère à Wellington de le renforcer par Graham. Ce dernier aura trois jours de retard, et manquera de peu de capturer la partie encore valide de l’Armée du Nord

    Wellington pourtant a appris (ou devrait avoir appris) de cette campagne de 1812 qu’une armée française battue franchement à qui on laisse quelques jours peut se regrouper et être à nouveau menaçante. La fin des campagnes de 1812 et 1813 et celle de 1814 seront la conséquence de cette incapacité à improviser.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 09 Jan 2017, 11:03

    c) Wellington, stratège pantouflard et colérique.

    La deuxième partie de la campagne (phase "improvisée", donc), montre une face du général assez peu mise en lumière, une tendance à se complaire dans l’attente dès lors que la défense semble assurée.
    C’est ainsi que chacune des rivières lors de la retraite de Burgos seront forcées par des actions partielles de l’ennemi, et qu’il faudra le retour actif et trop précoce de l’armée du Portugal pour le sortir de sa quiescence à Madrid.

    On peut aussi parler de la lenteur de son « offensive » des quinze premiers jours de septembre où sa procrastination fatale face à Burgos sur le plan de l’artillerie lourde. Sur ce dernier point, tant le gouverneur de Madrid, tant le commodore de la Navy sur la côte nord se font forts de lui fournir à temps les pièces lourdes qui lui manquent (ce dernier finissant même par se passer de son accord pour tenter l’aventure, malheureusement trop tard) ; mais il s’entêtera dans son impression première et perdra l’occasion de détruire un dépôt français de plus.

    D’autres exemples de cet entêtement sont présents dans la censure injustifiée de la cavalerie anglaise suite à l’affaire de Campo Major, où il avouera que sa réaction première était totalement injustifiée, mais refusera catégoriquement de revenir sur sa déclaration ; ou plus tard dans sa courte vie politique où son intransigeance déplacée lui vaudra son surnom de « Duc de Fer ».

    Ce tempérament sanguin le conduit à la fin de la campagne à publier un ordre du jour condamnant l’intégralité de son armée pour les quatre jours entre Salamanca et la frontière portugaise, niant les difficultés rencontrées et prétendant qu’elle n’a manqué de rien (sans doute sur le rapport parfaitement mensonger de Gordon), ce qui entachera l’image de lui que se font ses soldats, qui restent admiratifs de ses qualités de général, mais prennent conscience du mépris qu’il a envers eux.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 04 Mar 2017, 08:35

    d) Wellington, subordonné geignard et inconséquent

    Durant toute cette campagne, la précédente et la suivante, les lettres envoyées au gouvernement par le général anglais voient réapparaître régulièrement des récriminations (polies, on est entre gens du monde) sur le fait que le Gouvernement ne soutiendrait que par défaut les actions entreprises dans la Péninsule.
    Le grief le plus souvent cité est le manque de numéraire envoyé dans les caisses de l’armée, qui force à des arriérés de 6 mois à 2 ans, endommageant le crédit anglais auprès des acteurs économiques locaux. Cette permanence des plaintes est reprise à satiété par Napier dans sa critique permanente des ministres n’appartenant pas à son bord politique.

    Rien n’est plus faux en réalité ; les gouvernements successifs vont drainer en permanence les îles britanniques de tout le numéraire disponible, acceptant la surévaluation relative du métal précieux sur le papier monnaie et les billets à ordre que cela engendre, et finissant même par faire augmenter le volume du numéraire circulant par la frappe de pièces de monnaie, la première depuis plus de 80 ans.

    Dans le même temps, l’Angleterre prête des sommes considérables aux créanciers douteux que sont les régences espagnoles et portugaises, avec bien sûr comme garantie les productions futures des mines de l’Amérique du Sud, dans l’hypothèse où les puissances coloniales en garderaient le contrôle après le conflit.

    Ces créances, ajoutées à celles que les puissances d’Europe du Nord vont rechigner à payer après 1815, vont entraîner le Royaume-Uni dans une crise économique profonde et durable pendant plusieurs années, aggravée par les mauvaises récoltes qui touchent toute l’Europe.

    Les ministres ne vont pas aider à la compréhension mutuelle non plus en proposant à plusieurs reprises des solutions pour diminuer les dépenses militaires, parfaitement logiques d’un point de vue trésorier, mais militairement absurdes.

    Un autre point de discorde entre les deux parties est la nomination des officiers généraux en remplacement des manques par blessure, maladie ou départ. Wellington à plusieurs reprises demande s’il lui est possible d’obtenir le retour de généraux ayant servi sous ses ordres, ou du moins connaissant un peu la Péninsule. Une autre solution qu’il propose serait la promotion d’officiers de mérite présents sur place. Ce n’est généralement pas possible tout simplement du fait du fonctionnement de l’armée anglaise et du nombre de généraux sans activité sur le sol britannique, et ça Wellington devrait le savoir.

    A la fin de cette campagne 1812, un certain nombre d’officiers généraux ont fait preuve de leur incompétence (Slade, Erskine), sont dangereux à un poste de commandement (Stewart) ou sont simplement « worn out » (Ferguson) et il demande donc le rappel de cinq de ses sept commandants de cavalerie et de dix commandants de divisions ou de brigades d’infanterie.

    Erskine lui évitera ce souci en mourant d’une attaque à Lisbonne quelques jours après s’être jeté d’une fenêtre, Ferguson demandera son retour et Slade sera promu ailleurs, mais Stewart et la majorité des autres garderont leurs postes jusqu’après Vitoria ou même jusqu’à la fin de la guerre.
MASSON Bruno
 

Re: La campagne anglaise de 1812 et ses suites

Messagepar MASSON Bruno sur 04 Mar 2017, 09:36

    e) Le problème des unités en sous-effectif

    En cette fin de campagne, de nombreuses unités, que ce soit en cavalerie ou infanterie, sont faibles en effectifs comme pratiquement à chaque fin de campagne. Douze bataillons la finissent en effet à moins de 300 baïonnettes (le pire est à 149 R&F), et treize autres ont plus de malades que d’hommes sous les armes.

    Pour certains, ce n’est que temporaire, de gros renforts étant en route, ou les dépôts anglais sont à même de fournir suffisamment de soldats entraînés pour compenser. Mais pour une douzaine d’entre-eux, (2nd, 2/24th, 2/30th, 2/31st, 2/44th, 51st, 2/53rd, 2/58th, 2/66th, 68th, 2/83rd et 94th) le fait d’avoir deux bataillons en campagne sur différents théâtres d’opérations ou le manque d’attirance pour les futures recrues, ne leur permet pas d’espérer dépasser les 450 ou 500 R&F avant le début de la prochaine campagne.

    Le Duc d’York demande donc qu’ils soient renvoyés en Angleterre pour recruter, comme le 29th et le 97th l’ont été précédemment. Il sera renvoyé des unités fraîches et à plein effectif en nombre égal pour compenser. La même chose serait à faire pour les quatre ou cinq régiments de cavalerie n’atteignant pas les 250 effectifs.

    Wellington n’est pas d’accord, et il explique qu’un bataillon vétéran et habitué à la Péninsule est bien plus efficace qu’une nouvelle unité, serait-elle même deux fois plus nombreuse, car cette dernière généralement perd beaucoup de ses effectifs en traînards ou malades dès les premières semaines, même en cantonnement.

    Il propose donc de réduire le nombre de compagnies des unités de faible effectif à cinq ou six, de les réunir deux à deux en bataillons provisoires de 6 à 700 baïonnettes, et d’envoyer les cadres libérés en Angleterre pour recruter, ces cadres rejoignant leur unité dès que possible avec des recrues.

    Le 6 décembre, il constitue ainsi quatre régiments provisoires en regroupant les 2/31st et 2/66th, les 2nd et 2/53rd, les 2/24th et 2/58 et les 2/30th et 2/44th; Les 68th et 51st sont prévus pour prendre le même chemin. Il a l’intention de faire de même avec la cavalerie, en réduisant quatre régiments à deux escadrons et renvoyant les cadres au recrutement.

    Le 13 janvier, le Duc d’York renvoie un avis négatif, car l’armée anglaise étant encore une armée d’ancien régime, à savoir une collection de régiments qui portaient encore une trentaine d’année auparavant le nom de leur Colonel-propriétaire, c’est un cauchemar administratif, source d’indiscipline et une attaque envers l’esprit de corps.

    Cette réponse vexe le général anglais, qui répond qu’il obéira aux ordres, mais ne renverra que les unités qui seront demandées explicitement, et que concernant la cavalerie, il désirerait avoir l’autorisation de redistribuer les chevaux de la brigade de hussards juste arrivée à ses unités vétérantes et de renvoyer les soldats.

    le Duc lui ayant signifié que c’était illégal, Wellington le 13 mars obéit en ce qui concerne les quatre régiments de cavalerie les plus faibles, à savoir le 4th dragoon guards, les 9th et 11th light dragoons et le 2nd Hussard KGL, qui laissent leur chevaux aux unités restantes et réembarquent , un General Order signifiant le regret du général en chef de devoir se séparer de telles unités.

    Pour ce qui est de l’infanterie, l’ordre nominatif n’ayant pas été envoyé, un compromis non écrit se met en place : les 2/30th et 2/44th sont renvoyés car encore sous les 350 en avril, un troisième est drafté dans son unité mère qui est aussi en Péninsule( 2/30th), quatre de plus remontent au dessus des 400 par l’arrivée de recrues et le retour de convalescents (51st, 68th, 2/83rd et 94th). Les six derniers sont bel et bien amalgamés en unités provisoires, en attendant un hypothétique ordre de rappel nominal.

    Il reçoit en échange la brigade de Hussards (7th, 10th, 15th, 18th) et six bataillons, les 2/59th (de la garnison de Cadix), 2/62nd, 76th, 77th (de la garnison de Lisbonne), 2/84th et 85th, perdant 2000 vétérans toutes armes mais gagnant plus de 4500 sabres et baïonnettes.
MASSON Bruno
 

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