Lectures (terrestres) du confinement

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Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 02 Déc 2020, 10:17

Notes de lecture (terrestres) du confinement (DM le 15/11/2020)

Ayant épuisé la mer je passe à la terre...

GAULLE, Charles de, Vers l’armée de métier, Paris, 1934 (réédition de 1963).

On ne présente pas «le Grand Charles», notre grand homme du XXe siècle, d’autant plus «grand» que l’on attend encore vainement le grand homme du XXIe siècle.

J’avais déjà lu d’autres ouvrages du général sur les péripéties qu’il vécut lors de la 2e Guerre Mondiale et les avais trouvés fort bons et très instructifs.

J’ai été militaire d’active sous sa présidence et me loue encore de son choix de ne pas utiliser l’armée pour réprimer les «événements» de Mai 68, ce qui aurait pu mal tourner.

Il me manquait le volet antérieur, celui du théoricien militaire antebellum, auteur du petit livre que je viens de lire.

Alors «petit mais vigoureux». Le style, un peu vieille France, mais c’était bien dans le ton de la situation du pays, n’en est pas moins alerte, presque lyrique, mais d’un sérieux à ébranler les colonnes de la quiétude d’un pays endormi au milieu de ses ennemis.

Cependant «la grande muette» le resta, grande et muette, inerte, presque morte déjà par avance, tandis qu’outre-Rhin, l’ouvrage fut lu par les Rommel, Guderian, Manstein, et j’en passe, et par suite appliqué à la lettre sur le terrain de 1940 dans ses moindres vues...

Il est donc stupéfiant de lire un officier français expliquer en 1934 comment les Allemands allaient nous vaincre en 1940, descendant jusque dans le plus petit des détails qui tuent et nous ont tués.

Tout cela nous éloigne de l’Empire direz-vous. Eh bien pas tant que cela, et l’auteur fournit de nombreuses références militaires de toutes les époques à l’appui de ses raisonnement généraux, qui sont réellement valides. Ils prêchent pour l’armée de métier, seule alternative selon lui à l’immolation des masses qu’il venait de vivre en 1914-1918, et qu’avait inaugurée la Révolution française avec la conscription, en remplaçant la qualité absente par le nombre des «volontaires», qui finirent par s’aguerrir au prix de lourdes pertes.

Napoléon hérita par suite de troupes alliant qualité et nombre, tenant en respect l’Europe entière grâce à eux... Quand la qualité fit défaut, le nombre fit encore illusion un temps, celui pour les ennemis de le surpasser de plus en plus jusqu’à l’écrasement final.

L’Empereur lui-même avait dit : «À la guerre il ne faut que de bonnes troupes, les mauvaises ne servent à rien» ! Eh bien «les grands esprits se rencontrent» car dans son livre, avec certes des ménagements liés à sa situation encore modeste, le colonel de Gaulle ne dit rien d’autre... Il expose les moyens de réaliser cette armée de métier qu’il appelle de ses voeux et qui aurait pu sauver la France.
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 08 Déc 2020, 10:45

Lu en novembre 2020

GERVAIS, Capitaine Étienne Béniton dit, Souvenirs d’un soldat de l’Empire, Paris, 2009.

«Candeur et fraîcheur : deux qualificatifs pour définir l’oeuvre d'Étienne Béniton, dit le capitaine Gervais, qui porte son nom comme un simple matricule. Mais, de la même manière qu’il parcourt l’Europe, il prend possession de son lecteur : avec simplicité.»

Si vous avez remarqué les guillemets, vous aurez compris que cette petite introduction n’est pas de moi, mais je l’ai trouvée si exacte et à propos que je l’ai reproduite ici.

Point commun avec notre marin Garneray, Gervais fut très «précoce» puisqu’il s’enfuit de chez lui à 14 ans dans le but de s’engager. C’était en 1793 et la Patrie était en danger. Je vous passe les multiples détails des péripéties rencontrées par ce tout jeune garçon, dont je vous recommande la lecture savoureuse, pour m’attacher à ce qui m’a surpris et instruit.

Incorporé au 1er bataillon de Chasseurs (futur 1er léger) il est doté de vêtements trop grands pour lui car conçus pour des hommes «faits». Cela finira par s’arranger avec quelques travaux de couture, mais rien ne put changer la taille du casque qui lui descendait sur le nez... Mais lui sauvera la vie au moins deux fois, ce que n’aurait pu faire ni un shako ni un bicorne. L’intéressant relatif c’est que la deuxième fois où le casque est ainsi clairement désigné, se situe en 1799, date où je le croyais abandonné depuis très longtemps. C’est encore une belle illustration du principe qui dit «il ne faut pas gâcher».

Deuxième chose qui m’a surpris ce sont les fort mauvais traitements infligés à leurs prisonniers par les Autrichiens que d’autres lectures (il est vrai concernant des camps d’officiers) m’avaient fait ranger parmi les plus «humains» des geôliers. Plusieurs mois prisonnier Gervais parvient à s’évader et à gagner les provinces prussiennes alors neutres. Là aussi, surprise, il est très bien traité, et il peut rejoindre les lignes françaises, puis son régiment, toujours en Suisse sous Masséna, et participer à la bataille de Zürich. Savoureuse description des troupes russes, et de leur inébranlable résolution à "mourir sur place" plutôt que de se rendre.

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En 1800 la 13e Légère est reconstituée après «extinction» à l’aide de volontaires de tous les régiments. La destination italienne de l’unité sourit à Gervais qui postule et sera de la bataille de Marengo. Ayant «traversé» la Révolution comme simple soldat, Gervais passe Caporal en 1800, puis Fourrier en 1802, démontrant d’excellentes dispositions pour la fonction, au point de refuser plusieurs promotions méritées.

En 1804, 13e Léger se trouve au camp de Boulogne au 3e Corps de Davout, ce qui mènera Gervais à Austerlitz. En 1806 ses supérieurs usent de ruse pour l’avancer malgré lui. On convoque et dicte aux fourriers du régiment, dont Gervais, ce qui suit :

«Ordre du jour du 13e régiment d’infanterie légère du 13 septembre 1806, Gervais, fourrier de la 3e compagnie du 1er bataillon, passe sergent dans la 4e compagnie du même bataillon.»

Gervais, on ne peut plus contrarié, jette sa plume à terre et dit «Non, il n’y passera pas.»

«L’adjudant-major, qui ne riait jamais que d’un côté de la figure à la fois» (là c’est parce-que j’ai aimé cette description !), impose la reprise de la dictée, et la continue par :

«Ordre du jour du 14 septembre 1806, Gervais, sergent de la 4e compagnie du 1er bataillon passe sergent-major des voltigeurs du même bataillon.»

... Gervais reprend... «J’avais dit que je ne serais pas sergent. Je l’avais été environ vingt-quatre heures sans le savoir. Puis je passais sergent-major dans une compagnie d’élite... mes chefs pensaient plus à mon avenir que moi-même.»

Les bons chefs s’en font un devoir. J’ai vécu l’exemple parfaitement opposé, d’un chef médiocre m’ayant volé une promotion à laquelle je ne songeais pas plus que Gervais, pour en doter un de ses affidés. Cette promotion m’aurait très probablement maintenu dans l’état militaire pour lequel j’étais fait et qu’à défaut j’ai quitté, changeant ma vie.

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Retour à Gervais qui lutte à Auerstaedt. Un épisode intéressant montre l’arrivée sur la ligne de bataille du 3e corps d’«un personnage, monté sur un brillant cheval richement caparaçonné, le chef coiffé d’un tricorne... accompagné de quelques officiers d’état-major. Des hommes de notre second bataillon prirent ce cavalier pour l’Empereur.
C’était tout simplement l’un de ses frères qui était là en amateur, n’ayant aucun commandement.»

Cette erreur nous fut fatale... Les soldats... se mirent à crier : «Vive l’Empereur, en avant !

Bref, le 2e bataillon part à l’attaque sans ordres (comme quoi cela arrive), et le 1er bataillon le suit de même pour ne pas l’abandonner... Mais les autres régiments ne les suivent pas, et bientôt le 13e est accablé par la mitraille de plusieurs batteries qui n’ont pas d’autre cible. Décimé et désorganisé il est chargé par des dragons prussiens qui le taillent en pièce et l’auraient détruit si le général Morand n’avait envoyé le 17e de ligne en recueil. Dans la mêlée Gervais ajuste à brûle pourpoint «un énorme» dragon qu’il voit déjà mort quand sa carabine fait «un non-feu» (comme quoi cela arrive aussi... ici au mauvais moment !). Ladite carabine lui sauve quand même la vie en parant le coup terrible que lui décoche le colosse, coup qui l’envoie rouler au sol, où le cavalier essaie de le «clouer» de son épée, n’y parvenant pas à cause de la grande taille de son cheval, et se replie...

Le 13e régiment d’infanterie légère perdit à cette occasion en pure perte plus de cinq cents très braves soldats, illustrant bien la nuisance des «touristes» à la guerre.

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Adjudant sous-officier à Eckmühl et à Wagram où il sera très gravement blessé par un boulet, restant longtemps entre la vie et la mort. Gervais n’apprendra que plusieurs mois plus tard, retournant au corps où on ne l’espérait plus, sa promotion au grade de sous-lieutenant en date du 7 juin 1809. Il sera lieutenant le 22 juin 1811.

Puis ce sera la Russie, le 3e corps devenu le 1er donnera à Smolensk, et La Moskowa avant de disparaître dans la retraite... Après l’évacuation de Vilna, la côte verglassée du mont Ponary coûta tout le matériel encore roulant de l’armée, et la plupart des chevaux qui, n’étant pas ferrés à glace, ne purent la gravir. Gervais marche à quelques pas derrière le prince Eugène qui tomba lui-même deux ou trois fois mais se releva. Arrivé au sommet de la côte le prince se retourne puis, écartant les bras, dit à haute voix : «Quel désastre !»

Arrivés à Thorn les rescapés du 13e se comptent «vingt-cinq officiers, reste des quatre-vingt-dix-huit présents lors de l’entrée en campagne, et trois cent douze sous-officiers et soldats restés de trois mille quatre cent soixante présents sous les armes au moment d’entrer en campagne.» Mais après les privations extrême le bien être soudain, comme un bon poêle, tue aussi son monde, et après douze jours de repos, qui coûtent la vie au général Guyardet, il ne reste plus que «deux-cent-quatre-vingt-huit sous-officiers et chasseurs. Dans ce nombre, un tiers environ avaient des blessures ou des infirmités résultant de la gelée et étaient par conséquent sans armes.

1813 voit renaître, grâce à l’activité de Davout, un nouveau 1er corps, qui livrera sous Vandamme son dernier combat à Kulm, dont les survivants seront pris à la capitulation de Dresde en novembre. Gervais était dans l’intervalle passé Adjudant-major le 26 février, puis Capitaine le 14 avril.

C’est pratiquement la fin de la vie militaire «active» de Gervais. Prisonnier des Autrichiens il est, en tant qu’officier, très bien traité, logé en semi-liberté, nourri et payé comme il ne l’a jamais été aussi régulièrement par l’armée française. Les soldats, loin de cette situation de privilégié, furent toutefois moins malmenés qu’en 1799. Beaucoup moururent de faim, mais par suite des mêmes pénuries affligeant les populations. La captivité de Gervais fut courte et dès mai 1814 il put rentrer en France, y retrouvant les problèmes de solde non versée et tous les postes pris par les Royalistes. La plupart très jeunes ou très vieux, ces derniers étaient tous sans expérience (fors quelques-uns dans les rangs ennemis) tandis que les solides vétérans de la Grande Armée étaient mis à la retraite ou demi-solde.

Il est «Réformé pour blessures et admis à faire valoir ses droits à la retraite à compter du 1er septembre 1814.» Sous-entendu lesdites blessures empêchant tout service «actif»... depuis Wagram donc, ce qui ne l’empêcha pas d’aller en Russie, et surtout d’en revenir, pour encore lutter en 1813, n’étant fait prisonnier que par la capitulation volée de Dresde.

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Gervais n’a alors que 36 ans. Il s’est fait construire une petite maison, a pris femme et l’a mise enceinte lorsque l’Empereur revient de l’île d’Elbe. Cela lui fit «un singulier effet».
«Suivant mes petites connaissances, je ne voyais pas que nous puissions braver impunément de si nombreux ennemis, dont les armées étaient encore à nos portes».

Il reçoit le courrier suivant, daté du 17 mai 1815 (en substance :

«Notre Empereur, l’honneur et la patrie vous appellent à coopérer à la défense des places de guerre, pendant que vos jeunes camarades tiendront la campagne pour repousser toute nation qui oserait attaquer notre indépendance et notre liberté...
Le cas de refus de votre part ne peut se prévoir, car vous êtes Français ; il vous couvrirait de honte, et vous ôterait tous les droits aux récompenses que l’Empereur et la patrie décernent à ses défenseurs.
Vous n’aurez d’autres devoirs à remplir dans la place que celui d’être un modèle de discipline et de courage pour les gardes nationales ; d’autre service que leur instruction, et en cas de siège vous êtes au poste d’honneur.»

Gervais reprend les armes le 25 comme commandant une des barrière de Paris, celle des Fourneaux, où il est chargé de mettre sur pied le 16e bataillon de Fédérés. Ces quelques six-cents hommes sans instruction militaire ne recevront ni solde pour les retenir, ni armes pour s’en servir.
«Des armes, il ne nous était pas possible de leur en procurer. Et, dans tous les cas, on n’avait pas l’intention de leur en mettre entre les mains : Dieu sait quel usage ils en auraient fait !»
Les «Fédérés» seront donc parfaitement inutiles sur le plan militaire. Le général Hulin, Gouverneur militaire de Paris avoua à Gervais que le véritable but avait été de «retirer des rues de Paris trente mille individus sans emploi...» dont on craignait les débordements. Dont’acte. Ils rentrèrent chez-eux une fois la ville tombée, et Gervais fit de même.

Pour ce faire il traverse des troupes russes, craignant d’être arrêté, mais il n’en fut rien.
Il nous dit curieusement : «J’étais en uniforme, casque en tête, sabre au poing». C’est le casque qui me surprend, car s’il a lutté avec sous la Révolution, il n’a jusque-là parlé que de schakos sous l’Empire !

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Cela me rappelle un autre passage qui m’a intéressé car il démontre l’inefficacité relative des sabres de hussards autrichiens, déjà signalée par mes recherches sur 1809.

viewtopic.php?f=2&t=553

Gervais s’est plusieurs fois fait attaquer par des cavaliers alors qu’il se trouvait en tirailleurs et à chaque fois s’en est sorti par miracle car c’est souvent cher payé...

Nous sommes en avril 1809 après Landshut. Je passe les détails de la «surprise» (comme quoi les Autrichiens savaient aussi tendre des pièges) pour arriver au fait. Un régiment de cavalerie légère autrichienne sabre deux compagnies de voltigeurs. «Nous fûmes sabrés pendant plus de cinq minutes» avant qu’un escadron de cuirassiers ne nous dégage. «Notre division qui nous avait vus pêle-mêle avec cette cavalerie pensait qu’on ne verrait plus de nous que quelques lambeaux... mais... C’était à n’y pas croire.

... Nous avions eu... un seul homme tué, deux... très maltraités, et cinq à six légèrement blessés. Mais nous avions tous reçu plus ou moins des coups de sabre sur nos schakos, sur nos vêtements et sur nos armes. Bon nombre de nous avaient les shakos taillés en tous sens... on fut porté à croire que la plupart des cavaliers autrichiens devaient avoir des sabres de bois... Nous apprîmes plus tard... que ce régiment appartenait à la Landwehr...»

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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 22 Déc 2020, 12:34

LAVAUX, Sergent, Mémoires de campagne, Paris, 2004. Lu en novembre 2020.

La présentation nous dit : «Les Mémoires du sergent Lavaux, riches de détails sur la vie et les moeurs des petites gens sous l’Empire, témoignent de la constance et du courage des sans-grade, des obscurs, de ces braves qui, affamés, transis de froid, loin des état-majors et des uniformes chamarrés, ont traversé l’Europe au gré des batailles.»

Alors, pas tout-à-fait un «sans-grade» car il fut sergent, Lavaux, né en 1774, n’en reste pas moins un «obscur» dans la mesure où il n’a pas laissé son nom dans l’histoire, mais ni plus ni moins qu’un million d’autres comme lui qui formèrent les gros bataillons de l’Épopée républicaine puis impériale.

Donc rien de très particulier dans le parcours militaire de l’individu. Rien en tous les cas que cet extraordinaire ordinaire qui fut le sien. «Issu d’une famille honnête» sont les premiers mot de ses «Mémoires de campagne». Je passe donc sur son enfance malheureuse car dans le besoin, puis sur ses déboires avec les femmes, puisque toutes ses «maîtresses» lui filent entre les doigts les unes après les autres pour plus riche que lui, ce qui n’était pas difficile à trouver. J’ai appris à ce stade qu’à l’époque «maîtresse» n’avait pas le sens qu’on lui donne aujourd’hui puisque l’on parlerait plutôt en ces occurrences de «promise», y ajoutant «platonique» puisqu'on ne "consommait" pas.

L’une des raisons de ses échecs fut aussi de n’être pas «disponible» au bon moment car il fut appelé au service en avril 1793, avant d’être «recalé» pour «constitution trop faible» et «trop petit» avec ses quatre pieds et demi. Rappelé derechef en août et à nouveau recalé.

Suivent les descriptions de la barbarie des Représentants du Peuple à Nantes, avec un raffinement particulier que je ne connaissais pas encore. Soit un pauvre bougre, comme tant d’autres condamné à la guillotine sans raison. Son épouse éplorée demande sa grâce au représentant, lui offrant la moitié de ses biens en échange. Le Conventionnel prend les biens et ajoute une condition. Si elle passe dans son lit il lui rendra son mari. À défaut ce dernier «rejoindra le royaume des taupes» (celle-là non plus je ne la connaissais pas). La pauvre femme obtient de parler à son époux qui, désespéré, lui conseille d’accepter l’infamie.
Dont’acte. Une fois rassasié de la belle l’odieux personnage lui dit de venir à la porte de la prison le lendemain, ce qu’elle fait, mais lorsque son mari sort entre ses gardes, on se saisit d’elle et les lie l’un à l’autre malgré ses cris. Ils seront guillotinés ensemble. C’était une variante des «mariages civiques» où l’on attachait face à face un homme et une femme avant de les jeter dans la Loire, plus «propre» que les mitraillades où la guillotine.

En 1798, pénurie de «chair à canon» aidant, la République est moins regardante sur la taille de ses conscrits et Lavaux est rappelé. Cette fois on le garde, et le voilà incorporé à la 103e demi-brigade de ligne en Suisse. À peine appris l’exercice il se trouve engagé au combat dans les Grisons, encore en civil comme tous les nouveaux conscrits. Fort peu après ce baptême du feu la 103e est coupée par une offensive autrichienne et forcée de se rendre à discrétion. La description des populations rencontrées est truculente. Celle des femmes du Tyrol ne donne pas envie, bien que leur jupe soit si courte qu’on leur voit les genoux. En revanche elles sont boutonnées jusqu’au "goitre", «ce qui fait qu’on ne peut s’assurer si elles ont la gorge bien faite, ni voir leurs appas comme en France.»

Suivent la misère et le (mal) vécu des prisonniers, à peu près similaire à celui déjà lu récemment dans les souvenirs du capitaine Gervais donnés plus haut dans ce post. Il sera un moment enfermé dans le même couvent d’Ingolstadt. «La vermine nous rongeait jusqu’à l’os. J’ai vu des camarades qui avaient sur le corps des trous où l’on aurait pu mettre le doigt : c’était l’oeuvre des poux.»

Après bien des malheurs «ordinaires» dans sa situation, Lavaux, presque à l’article de la mort est «rendu» aux Français à l’occasion de l’armistice de 1800. Rétabli lors de la reprise des combats, il participe à sa première grande bataille au sein de la Division Ney, à Hohenlinden. Le 2e bataillon de la 103e, auquel il appartient, s’était fait bien abîmer l’avant-veille, perdant plus de deux cents hommes, et brûle de les venger. Le récit des détails horribles vécus par notre simple soldat est dantesque et ressemble à beaucoup d’autres du genre. Pareillement on n’y comprend rien de rien, même quand on a étudié par le menu et écrit sur le sujet comme je l’ai fait, mais «un soldat ne voit guère au-delà de sa compagnie» (Napoléon), et là c’est particulièrement bien rendu.

Chargé par des cuirassiers son bataillon est sabré. Lavaux est sauvé par sa marmite attachée sur son sac, qui est «blessée» à sa place juste au moment d’atteindre le couvert des arbres. Ensuite c’est le cuirassier qui l’avait poursuivi qui est sauvé par la pluie et la neige qui empêche de partir le coup de fusil qui lui est destiné. Victoire quand-même, et décisive. Ce sera la paix de Lunéville et Lavaux sera deux ans en garnison à Cologne.

Après de nouveaux déboires sentimentaux - décidément les femmes n’aiment pas les obligations militaires de "leurs" hommes, surtout à l’époque où elles étaient «sans fin» - la guerre reprend avec l’Angleterre, et Lavaux est de la "promenade militaire" de 1803 en Hanovre sous Mortier.

Diverses garnisons suivent en 1804 et 1805, la dernière, pour trois semaines seulement, fut le camp de Boulogne avant le départ pour l’Allemagne. «Nous y fûmes très malheureux à cause des puces qui nous dévoraient la nuit». Lavaux est blessé près d’Ulm, mais sera de nouveau «présent sous les armes» à Dürrenstein le 11 novembre lorsque la Division Gazan manqua y succomber. Elle panse ses plaies à Wien et ne participe pas à Austerlitz.
En revanche elle sera à Iéna le 14 octobre 1806. Lavaux raconte comment son régiment se trouve confronté à 18 pièces (plutôt 16 !) prussiennes et perd 300 hommes en deux minutes. Lui-même s’en sort indemne sous sept à huit hommes tombés morts ou blessés sur lui dont le fusil est coupé en deux et le bicorne emporté par le vent d’un boulet.

Puis c’est la Pologne et Pultusk où les Français luttent presque sans artillerie. «J’ai vu jusqu’à vingt-quatre chevaux attelés à une pièce de 12 sans parvenir à la sortir de la boue.» Lavaux manque lui aussi d’y rester (dans la boue) et n’est sauvé que par l’abnégation d’un camarade. Suit la bataille d’Ostrolenka. «Sans le 3e bataillon de chez nous le corps d’armée aurait été pris... Les Russes arrivèrent jusqu’aux portes de la ville. C’était la faute du général Oudinot, qui commandait les (grenadiers) réunis ; sa division avait lâché pied» et perdu ses canons dans une redoute. Le 3e bataillon les reprend.
Je ne connaissais pas ce «détail», absent des biographies consacrées au futur maréchal.

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Presque sans transition, même si tout est relatif, nous voici en Espagne, au siège de Saragosse, dont on sait bien que ce ne fut pas une villégiature agréable. Je cite une curiosité au milieu de bien des horreurs déjà lues cent fois. Les Espagnols étaient très dévots et priaient quotidiennement leur Madona del Pilar. Un jour trois bombes françaises tombèrent sur la cathédrale, y tuant bien des fidèles. Un parlementaire fut aussitôt envoyé aux assiégeants, proposant deux millions de duros (10 MF de l’époque) pour ne plus tirer sur l’édifice, ce qui fut accepté et respecté.

Pendant le siège les compagnies d’élite sont réunies pour «chasser les brigands» qui coupaient les communications, et commence une litanie de massacres divers mais assez peu variés qui durera jusqu’en 1813. Le premier à Alaügiz (Alcañiz ?). «Après un fort combat, nous parvînmes à entrer dans la place. Elle nous fut livrée pour être mise au pillage pendant six semaines. Après avoir tout assassiné, tout pillé, etc., nous y fîmes séjour pendant six autres semaines.» Après la défaite de Joseph à Talavera le Ve corps de Mortier s’empare de Puente del Arzobispo.

Une anecdote «rigolote» (quoique) qui nous explique le danger de faire ses besoins en campagne en présence de l’ennemi. Comme dans un camp établi, les officiers font leurs besoins en arrière de la ligne, mais la troupe doit le faire en avant (pour ne pas mélanger la m.... du vulgaire à celle de l’élite ?). Lavaux est accroupi dans la position adéquate lorsqu’une balle ennemie siffle et vient friser ses «parties naturelles», coupant court à ses envies tandis qu’il court vers ses ligne tenant sa culotte à deux mains.

Je ne cite le nom de la bataille d’Ocaña, suffisamment traitée sur Planète Napoléon, que pour dire que Lavaux y participa. C’est dans la foulée la facile conquête de l’Andalousie. La province et ses moeurs sont décrites par le menu. «Les femmes sont reines dans l’Andalousie ; elles ne font rien. Elles sont très coquettes et très fières. Les ecclésiastiques ont droit sur le peuple... Un curé est sans cesse à la promenade avec les femmes qui lui font plaisir sans que le mari y trouve à redire. Si, par hasard, un curé va dans une maison voir une de ses concubines, il laisse à la porte, en entrant, ses sandales ou ses souliers ; c’est un avertissement pour le mari ; s’il venait à rentrer chez lui, il verrait par cette indication que M. le curé est en conversation avec son épouse. Dans ce cas, il lui est défendu d’entrer dans sa maison sous peine d’être traduit au tribunal de l’Inquisition

Une autre anecdote met en scène trois moines qui, croisant un couple de cantiniers français, assassinent par surprise l’homme et enlèvent la femme qu’ils séquestrent et utilisent comme esclave sexuelle dans leur couvent. Parvenue à leur échapper après plusieurs semaines, les moines sont arrêtés, jugés publiquement et condamnés à mort. Mais le bourreau local s’enfuit plutôt que d’exécuter des ecclésiastiques, même criminels, et il fallut recourir à un militaire français pour en pendre un, les deux autres ayant racheté leur liberté à prix d’or «répandu à foison». La «justice» était «sensible» à ce type d’arguments.

Et les atrocités des deux camps se poursuivent tandis que le Ve corps s’est porté sur Badajoz qui ne veut pas se rendre. Les communications sont coupées, des détachements de deux-cents hommes sont égorgés, et il faut rétrograder sur Séville. «Tout le long de la route nous trouvions des soldats assassinés». Suivent plusieurs détails plus atroces les uns que les autres, concernant «jusqu’aux cantinières» (traitement spécial assuré !), puis l’auteur de conclure par : «Il y avait mille autre atrocités que je ne veux point rapporter et qui ne peuvent être consignées ici.» Vu déjà ce que j’ai lu et pas voulu reproduire, cela fait froid dans le dos d’imaginer pire, mais explique en partie les «débordements» à venir.

«Notre régiment reçut l’ordre du maréchal (Mortier) de partir en expédition pour une ville où plusieurs milliers de brigands ne voulaient pas se rendre. Nous avions ordre qu’au premier village qui tirerait un coup de feu sur nous nous missions tout à feu et à sang, sans épargner les enfants au berceau. Au deuxième (un de sauvé !), Boetis,... ils défendirent le village qui fut immédiatement pillé et ravagé.» À Constantina, après un dur combat six-cents brigands sont tués et les autres mis en fuite. Après quoi «Nous parvînmes à pénétrer dans la ville, qui fut immédiatement mise au pillage et réduite en cendres. Plusieurs soldats entrèrent dans un couvent de filles, qui furent pillées, violées, assassinées, etc.» (On peut du coup frémir à la pensée que peut suggérer ce «etc.»).

«... De là nous nous rendîmes dans un autre village qui fut pillé et ravagé...». Plus tard dans la région de Ronda, «le général nous ordonnant de n’épargner personne, ni femmes ni enfants. Il fallait voir quel horrible carnage nous faisions !» Plus loin encore : «On parvint enfin à pénétrer dans le village, on brûlait, on égorgeait tout ce qui s’y trouvait...» ... «Il est impossible de rapporter toutes les atrocités auxquelles on se livrait dans ces montagnes. Cela ferait trembler les plus hardis. J’aime mieux en rester là.»

Dont’acte aussi là-dessus, bien (ou plutôt mal) que cela continue dans le même registre encore et encore avec des massacres de femmes et enfants réfugiés dans des granges ou des grottes hors combats. «S’il me fallait détailler tous les villages que nous avons pillés et brûlés, je n’en finirait point. Je me borne à dire que, pendant six semaines consécutives, journellement, nous ne faisions que piller et brûler.» Et donc tuer et encore tuer !
Un «dommage collatéral» vu plusieurs fois : «Notre compagnie bivouaqua dans l’église.
Pour nous sécher
(il avait plu), nous fîmes (sacrilège !) du feu avec toutes les statues de saints et tous les autels qui étaient en bois. Nous n’avions pas d’autres bois que celui-là.»

Au siège de Badajoz (1811) Lavaux échappe plusieurs fois à la mort. Une fois, tapi dans un trou d’homme d’où il ne pouvait sortir car sous un intense feu d’infanterie, une bombe vient à tomber entre ses pieds. Il se voit déjà mort tandis qu’elle fume, mais quand elle explose, s’il se trouve couvert de terre et presque enseveli, il est indemne ! La ville finit par tomber... Mais les Anglais l’assiégèrent et il fallut aller la secourir. C’est la cause de la bataille de la Albuera. «La victoire ne nous fut pas favorable, car les Anglais étaient cinq contre un.» De fait «seulement» trois contre deux, et en comptant 70% d’Espagnols et de Portugais, ce qui s’avéra toutefois suffisant pour infliger à Soult la défaite qui à terme condamnait Badajoz à retomber entre les mains des Alliés.

Autre information récurrente que je finis par mentionner. Autant les vivres manquèrent souvent, et parfois très cruellement, «par bonheur on trouvait du vin (presque) partout».

Le désastre de Marmont à Salamanca en juillet 1812 règle définitivement le sort de la «vice-royauté» de Soult sur l’Andalousie, qu’il doit abandonner pour, conjointement avec Suchet, permettre la reprise de Madrid qui était tombée aux mains de Wellington. Les Anglais sont chassés au-delà de Salamanca et retournent en Portugal. Arrive la nouvelle des désastres de Russie. Napoléon a besoin de cadres pour ses «conscrits de 1813» et le régiment de Lavaux est réduit à un seul gros bataillon afin de prélever l’encadrement du deuxième qui est renvoyé en France. Fourrier des voltigeurs, Lavaux est du nombre.

Le 2e bataillon du 103e est reformé à Mayence. Sergent depuis le 1er août 1813, Lavaux ne parle pas de la bataille de Leipzig alors que son bataillon, parti de Mayence le 19 août, y est bien arrivé, puisqu’il fit partie de la garnison de la ville sous le GD Margaron, qui se battit toutefois du côté de Lindenau et s’en sortit relativement mieux que de l’autre côté de l'Elster.

Retourné à Mayence Lavaux y est bloqué du 1er janvier 1814 jusqu’à la paix. Nommé sous-lieutenant le 18 mars, cette nomination ne sera pas confirmée par le pouvoir royal. Après les Cent-Jours les gendarmes royaux le dépouillent de son uniforme et de son shako (des fois qu’il veuille les remettre !). Ils exigeaient aussi son sabre, mais notre sergent de voltigeurs refusa fermement de leur céder, et les prudents pandores n’insistèrent pas (des fois qu’il s’énerve !).

Il dépend l’arme de la colonne de son lit le 30 août 1830, lorsqu’il est élu capitaine de la Garde nationale à l’unanimité des voix de sa compagnie. Confirmé par la majorité des votants le 25 septembre. Mais le 19 juin 1831, par arrêté préfectoral, un nouveau vote à lieu (le résultat du précédent ne devait pas «convenir» aux «autorités») et cette fois Lavaux et battu : «Ce fut un jeune homme de vingt-deux ans, qui n’avait jamais flairé la poudre, qui obtint les suffrages. J’ai remis mon sabre à son ancienne place».

Lavaux, enfin «dégagé des obligations militaires», s’était marié en 1816.
Il aura quatre enfants et décédera en 1839.
-----------------

Vous l'aurez compris, il y a beaucoup d'autres choses dans "Mémoires de campagne", mais je me suis borné, comme dans mes autres "Notes de lectures", à partager surtout ce qui m'a étonné ou surpris, et donc appris.

Vous avez pu croire à de la complaisance dans mes citations répétées d'atrocités commises en Espagne par des soldats français, bien que je n'aie pas tout repris, et même censuré certaines descriptions, que l'auteur lui-même indique comme étant moins "extrêmes" que d'autres qu'il s'est interdit d'écrire !

Bref, si les horreurs commises sur des soldats français tombés entre les mains des guérilléros et même de la population civile sont amplement relatées dans nos écrits nationaux, je n'avais jamais lu qu'un tel déchaînement de barbarie ait été orchestré de manière froidement planifiée au plus haut niveau par une armée française en Espagne (les "pacifications" de Naples et de la Vendée ayant cependant précédé ailleurs).

On regarde dès lors d'un autre oeil "les malheurs de la guerre" de Goya, et peut comprendre que longtemps, très longtemps, les Ibères en aient voulu aux "Gavachos", responsables chez eux de centaines (milliers ?) d'Oradour, alors qu'un seul chez nous a nourri la haine du "Boche" pour longtemps, très longtemps aussi !

Diégo Mané
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 25 Mai 2021, 12:43

DUPONT, Marcel,

«Fournier-Sarlovèze, le plus mauvais sujet de l’armée», Paris, 2002.


Lu fin 2020

Qui ne connaît pas, au moins de nom, le général François Fournier (qui n’ajoutera Sarlovèze -qui signifie «de Sarlat- à son nom que sous la deuxième Restauration, en lieu et place du titre de Comte de Lugo que voulait lui octroyer le roi Louis XVIII).

Assurément aucun amateur des guerres de l’Empire et des chevauchées héroïques qui ont nourri l’Épopée. Moi-même j’ai sa figurine parmi mes généraux de hussards.
Et pourtant l’individu passa plus de temps en frasques ou en disgrâces qu’au combat. Mais ses faits d’armes relèvent tant de l’exceptionnel que l’on ne voit qu’eux. D’ailleurs le reste est sans intérêt pour l’Histoire, c’est juste pitoyable.

Je savais, bien sûr, qu’entre deux campagnes notre homme menait une vie dissolue, mais n’est-ce pas le propre de tout hussard ? Eh bien à ce point là assurément non. À l’analyse le bonhomme fut odieux, exécrable même, en un mot méprisable, mais suivons le donc.


Le petit clerc

Il est né à Sarlat le 6 septembre 1773. Son père tenait un cabaret, et l’enfant y passa sa prime enfance, peut-être l’explication de son penchant ultérieur pour les jeux de cartes ?

Il était l’aîné d’une fratrie de sept enfants. Très vite François Fournier fait montre d’une «intelligence presque inquiétante pour son âge, d’un esprit malicieux, emporté, volontaire, parfois méchant envers ses petits frères, puis débordant pour eux d’une tendresse passionnée, il était déjà tout en contrastes, mais donnait surtout l’impression d’un caractère dominateur, impatient du moindre lien.»

J’ai repris in extenso cette première définition du caractère de l’individu car elle résume la suite. Sans être versé en la matière, ce que j’ai lu du personnage plaide pour un dédoublement de la personnalité, tantôt «ange», dont il a la beauté physique et la séduction, et tantôt «démon», dont il à la noirceur d’esprit et la méchanceté. Tout ce que construit l’ange, le démon le détruit aussitôt après.

À l’école, d’un côté il impose sa tyrannie à ses camarades, par sa force et sa violence, et d’un autre côté il stupéfie les enseignants par ses facultés exceptionnelles. Il est envoyé par eux chez les moines de Gourdon pour parfaire son éducation. En peu de temps le jeune prodige maîtrise le Français et la poésie, le Grec et le Latin, sans préjudice de la musique, et de la chanson religieuse qu’il interprète avec une voix magnifique. C’est pourtant le même qui, hors du cloître, provoque force bagarres, injustes, qu’il gagne toujours car il est le plus fort.

Ayant atteint les sommets de la connaissance il lui faut désormais trouver un emploi et, par relations, il obtient un poste de clerc du procureur à Sarlat, maîtrisant très rapidement là aussi, les arcanes juridiques. Bientôt il se fait passer pour son patron et encaisse des honoraires prohibitifs à sa place. Le travail fourni est sans reproche, mais le comportement ne l’est pas. Surpris sans s’en émouvoir le moins du monde, il s’entend dire : «Mon ami, quand on a autant d’esprit et si peu de coeur, on finit au bout d’une corde», et cela faillit bien arriver car ce fut mérité plusieurs fois !


Fournier cherche sa voie

Arrive la Révolution et ses opportunités. François Fournier s’inscrit à la Garde nationale de Sarlat. Très vite il se rend insupportable à tout le monde et son procureur l’envoie chez un collègue de Paris début 1791. Mais sur la route le jeune homme rencontre un régiment de chasseurs à cheval. C’est une révélation, et il signe incontinent son engagement. Le beau cavalier apprend vite son métier et fait l’admiration de ses chefs. Il est nommé par le directoire de son département pour la Garde personnelle, dite constitutionnelle, de Louis XVI, mais n’y reste pas longtemps, s’étant aperçu que c’était une «fausse voie» pour lui.

En effet, spectateur assidu des réunions orageuses des clubs des Cordeliers et des Jacobins il a vite compris que l’avenir de la royauté était au moins compromis. Il fait le siège d’un pays tenant un poste au Ministère de la Guerre, se plaignant de ses chefs, critiquant ses camarades «Gardes de Capet», tous prêts à étouffer dans le sang du peuple le grand souffle de liberté de la Nation, etc... Un vrai sans-culotte tel que lui ne le supporte plus... Et son ami lui obtient un brevet de sous-lieutenant au 9e régiment de dragons. Belle promotion après un an de services, non ? Le patriotisme mène à tout.


Un lieutenant sans-culotte

Un bref passage à son régiment le convainc rapidement d’aller chercher ailleurs en intrigant un avancement qu’il n’obtiendra pas là en se battant. Se prétendant malade il part «se soigner» à Lyon, y faisant bombance et courant les filles entre deux réunions aux clubs jacobins. Il y se lie avec le sinistre Chalier, futur assassin patenté gouvernemental.
Un ricochet par son régiment, avant d’en repartir, derechef «malade», pour cette fois Grenoble, il se jette dans la débauche, sexe et jeu l’occupent, et le criblent de dettes dont il se soucie peu. Les plaintes contre lui s’accumulent chez son colonel qui le rappelle à Chambéry... Mais il retourne à Lyon, accueilli à bras ouverts par Chalier, et recommence sa vie de patache. Un créancier plus résolu que les autres le convainc d’enfin entendre l’appel de la patrie en danger. Il abandonne ses maîtresses éplorées et rejoint le 9e.

Il est aussitôt mis aux arrêts par le colonel Beaumont qui adresse un rapport au général Vaubois, inspecteur du régiment. Mais ce dernier se trouve à Lyon où les nombreux amis de Fournier sont devenus les maîtres... Et le général, ne voulant pas les mécontenter, se limite à sanctionner le contrevenant de huit jours d’arrêt, à la stupeur de ses collègues... Tandis que dans la foulée le «coupable» est nommé lieutenant, et ne rêve que de «faire payer» à tous le mépris qu’il leur inspire. Cela tombe bien car le régiment est envoyé à Lyon. Plus souvent à la tribune des clubs qu’à l’exercice, Fournier en profite, avec son réel talent d’orateur, un de plus, pour dénoncer les officiers du 9e comme ennemis du peuple.

Son colonel tente de l’éloigner un temps en lui confiant un détachement chargé de patrouiller du côté de Montbrison. Mauvaise idée. Fournier en profite pour inaugurer un système qui fera plus tard sa fortune en Espagne. Il fausse les états de subsistances et se fait délivrer plusieurs étapes pour une par chaque municipalité en terrorisant les édiles.
Mais, coup de maître, il fait profiter sa troupe de ses méfaits. Les soldats qui ne l’aimaient pas adorent désormais ce vrai sans-culotte qui leur permet de faire bombance tous les jours. Certes les municipalités portent plainte et le conseil d’administration du régiment décide de faire rendre-gorge au coupable et aux soldats de son détachement...

Fournier recourt au tribunal criminel de Lyon, dirigé par Chalier, et les administrateurs décident que les sommes indûment perçues seront, en bonne justice révolutionnaire, «remboursées» par les aristocrates des municipalités pillées. Mais Fournier veut «la tête» de son colonel et intrigue auprès de la troupe, lui offrant force repas, qu’il ne payera jamais. Une fois bien pris de boisson il fait signer à ceux qu’il a séduits un engagement secret dans une «compagnie de Brutus» qui, le moment venu, s’en prendra à l’état-major.
Mais la guerre s’invite et le 9e dragons doit partir au combat... Sauf un escadron, celui de Fournier, qui reste à Lyon pour tenir en respect les Royalistes comme les Girondins.

La clique de Chalier veut faire tomber trois-cents têtes de notables de la ville, en outre frappée d’une contribution de six millions à payer par «les riches» sous vingt-quatre heures, tandis que les prisons sont pleines de «suspects» en sursis de guillotine, que l’on parle de massacrer. Le 29 mai 1793, c’est l’insurrection, dirigée par les Girondins. Fournier va accomplir sa première action de guerre... civile, car contre des Français ! Les sections girondines ont le dessus et les Jacobins ont recours à la ruse pour s’en sortir. Le peloton de Fournier avance au pas, déployé, l’officier en tête et flanqué d’un trompette, comme pour parlementer. L’artillerie girondine cesse le feu et les chefs se portent en avant...

Parvenu à vingt pas de l’état-major «ennemi» Fournier fait rompre ses dragons qui démasquent trois pièces chargées à mitraille, lesquelles ouvrent le feu immédiatement.
Plus de cent cinquante sectionnaires, dont tous leurs chefs, sont abattus, et leurs canons démontés. La colonne girondine des quais du Rhône est repoussée. En revanche pas de Fournier rusé sur les quais de Saône et là les Girondins l’emportent. À minuit l’hôtel de ville tombe, Lyon est aux insurgés. La nuit-même Chalier et sa clique sont arrêtés. Le lendemain c’est le tour de Fournier. Pas un seul de ses dragons n’a levé le doigt pour lui.

Chalier sera jugé, condamné et exécuté. Curieusement Fournier est seulement mis en prison comme «suspect» (ils n’avaient pas du bien le regarder, ou ceux qui l’avaient bien vu en étaient morts !). Il parviendra à s’évader de la ville rebelle et rejoindre les lignes des troupes de la République qui le porteront en triomphe comme un héros-martyr. Envoyé à Paris par le représentant Dubois-Crancé, et nanti de ses chaudes recommandations, le «sans-culotte patriote» (redondance voulue) y est promu Chef d’Escadron au 16e chasseurs, sans jamais avoir été capitaine. Il venait juste d’avoir vingt ans !

À suivre...
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 14 Juin 2021, 13:27

DUPONT, Marcel,

«Fournier-Sarlovèze, le plus mauva
is sujet de l’armée», Paris, 2002.

Lu fin 2020. 2e "livraison".


Réséda Fournier

Fournier a décidé de répudier son prénom de François, «porté avant lui par trop de saints», et de s’appeler désormais Réséda Fournier, pour faire plus républicain. Son nouveau régiment est dirigé par un vrai «Montagnard», le chef de brigade (colonel)Bertèche. Néanmoins Fournier s’entend avec Audoin, au ministère de la guerre, pour «espionner», il n’y a pas d’autre mot, l’officialité du 16e chasseurs, notant tous les comportements de «tièdeur» patriotique. Comme Bertèche est froid avec lui et ne lui confie aucun commandement, Fournier commence à intriguer contre son nouveau chef. N’ayant aucune preuve il se contente d’abord d’insinuer ? Peut-être Bertèche est-il parvenu à tromper la vigilance des vrais sans-culottes ? Quoi qu’il en soit c’est lui qui enjoint Fournier de s’expliquer sur le fait d’avoir été «Garde du corps de Capet» et c’est à l’impétrant de (tenter de) se justifier du moins mal qu’il peut, restant suspect pour son chef.

En juin 1794 le 16e chasseurs est passé à l’Armée de Sambre-et-Meuse. Entre-temps la zizanie semée par Fournier a fait son office. Tous dénoncés tour à tour, les officiers se méfient les uns des autres. Ceux ayant compris d’où venaient ces coups de poignard dans le dos provoquèrent Fournier en duel. Mais le procédé fut vite abandonné car dans ce domaine aussi notre chasseur était un maître. N’ayant jamais fait la guerre il avait cependant acquis une dextérité incroyable au sabre comme au pistolet, mouchant une chandelle à vingt pas ! Il usait et abusait de ce nouveau talent, provoquant délibérément quiconque le contrariait, ou pas d’ailleurs, y compris des civils sans expérience des armes et qu’il envoyait ad patres sans le moindre remords au gré de ces assassinats de plaisir.

Il trouva parfois, fut-ce rarement, à qui parler. Ainsi un capitaine Dupont lui résistera et Fournier imagine et rédige un acte sous seings privés stipulant que chaque fois que les deux officiers se trouveront à trente lieues l’un de l’autre ils feront chacun la moitié du chemin pour se rencontrer à l’épée. Le pacte sera respecté jusqu’en 1813, aucun des deux ne parvenant à tuer l’autre malgré de nombreuses blessures reçues tous deux.
Ces circonstances ont inspiré le cinéaste Ridley Scot pour son joli film «Duellistes», assez fidèle sauf que dans la réalité «le méchant» (Fournier) était très beau et distingué alors que dans le film le personnage de Gabriel Féraud est un véritable soudard mal dégrossi.

Revenant à notre fil, plus personne n’ose contrarier Fournier. Mais il en est un qui le contrarie quand même par sa présence, Bertèche. Ce dernier le sent et accuse son subordonné de vol. Vrai ou faux on ne sait, mais Fournier court exiger avec violence des explications à son chef qui le gifle, s’attirant en riposte des coups de plat sabre ! Un duel est inévitable. Les deux hommes sortent pour trouver un endroit propice, mais sur le chemin se trouve un poste de police. Bertèche y entre et fait arrêter Fournier manu militari par les gendarmes qui le jettent en prison. On est tenté d’ajouter «bien fait pour lui» !
Ajoutons que Bertèche n’était pas un lâche, ayant reçu quarante-deux coups de sabre au combat il se souciait peu d’en ajouter un de plus... qui aurait peut-être été de trop !

Anarchiste à Sarlat

Et pour Fournier ce n’était pas fini dans le registre. Difficilement tiré de prison par ses puissants appuis il est éloigné en remonte en Normandie. Survient le 9 Thermidor. La fin de la terreur délie les langues et les accusations pleuvent sur Fournier. Accusations mensongères, absence illégale (comme d’habitude), dilapidation à son profit de l’argent à lui confié pour acheter des chevaux (pour une fois l’enquête le blanchira de ce dol, cela méritait d’être souligné), etc... Mais la France ayant changé de maîtres, c’est un autre qui ouvre les cartons d’Audoin, y trouvant toutes les dénonciations de Fournier... Derechef arrêté, il sera destitué le 24 novembre 1794, n’étant relâché que le 19 mars suivant. C’est le retour à Sarlat, en civil, après quatre ans de «vie militaire» dont cinq mois de prison !

Lors de son passage à Paris il avait cependant fait jouer ses appuis en vue de sa réintégration, qui sera obtenue six mois plus tard, mais sans affectation, ses «agissements» à Sarlat étant jugés «troubles» par les nouveaux maîtres de la France. Pour eux toute opposition se pare désormais du vocable d’anarchistes, et Fournier à pris la tête de ceux de sa ville, dont il mène des bandes violentes qui menacent et molestent les habitants. Le 21 mars 1797, après des élections locales dont le résultat ne lui convient pas, Fournier déclenche un pugilat général occasionnant un grand désordre et des blessés dont le chef de la garde mobile. Chassé par la troupe il «prend le maquis» et rôde aux environs à la tête d’un «fort groupement armé».

Cité à comparaître il parvient, grâce à ses compétences juridiques, à faite casser la décision municipale par le département, et Sarlat continue à vivre dans la terreur de son retour. Il crée en effet des «rassemblements terroristes» dans toutes les communes avoisinantes et les armes, prévenant qu’il reviendra venger les patriotes. En attendant il arrête et rudoie tous les Sarladais qui prennent le risque de quitter la ville, et exporte son «idéologie» jusqu’à Périgueux, bastonnant dans la rue, et provoquant une émeute sous les fenêtres du général Chalbos gouverneur militaire de la ville. Une douzaine de ses courageux affidés finit même par assassiner à coups de sabre un notable de Sarlat.

On en rend bien sûr Fournier responsable, et il décide de se faire un temps oublier, d’autant que ses amis de Paris l’y appellent, disant la situation favorable pour qui est dénué de scrupules. Les Directeurs jacobins sont en effet en butte à la réaction et préparent un coup de force. Ils rameutent tous les mécontents et Fournier est du lot.
Ses qualités apparentes comme réelles masquent ses défauts et il parvient à se faire prendre comme aide de camp par Augereau, le commandant militaire de Paris nommé par Barras pour mener le coup d’état du 18 Fructidor. Sa réussite est aussi celle de Fournier.

Colonel à Strasbourg

Il peut à nouveau briller en société. Comprendre écumer les tripots, où il joue gros jeu et gagne trop souvent pour être honnête, ce qui déclenche bien des bagarres. Entre deux assauts du genre il mène ceux de la gent féminine qui succombe souvent à son charme irrésistible. Redisons-le, il est beau, jeune, fort, impeccablement habillé, distingué, plein d’esprit et maniant bien le compliment... et les armes, ce qui fait que les maris ou amants s’avisant de protester finissent mal sur le pré. Mais bon (ou mal), tout à une fin. Barras n’ayant plus besoin d’Augereau, il l’éloigne après Fructidor comme il éloigna Bonaparte après Vendémiaire, en lui donnant le commandement d’une armée loin de Paris...

Et l’aide de camp Fournier doit suivre son chef à Strasbourg, quartier général de l’Armée d’Allemagne. À peine en poste, Augereau use de sa prérogative de général en chef pour nommer son protégé Chef de brigade (colonel). Sautant là-aussi un grade à l’occasion de cette promotion, Fournier est chargé d’organiser le «régiment des guides de l’Armée d’Allemagne» dont il aura le commandement, en même temps que la «présidence» du conseil de guerre de l’armée, qui réunit celles de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et-Moselle, tache considérable bien au-dessus des compétences de son chef... Mais pas des siennes.

Il y réussira donc, trouvant en outre le temps de venir ripailler et jouer à Paris le 15 janvier 1798 dans un établissement «chic». Il s’y trouve en compagnie de ci-devant de retour jouant gros jeu que le «patriote» n’hésite pas à côtoyer dans la débauche. Entrent alors une trentaine de sicaires à la mine patibulaire, sabre au côté et gourdin au poing, qui entreprennent de troubler la fête. Cela finit bien sûr en pugilat général où les ci-devant poudrés ont vite le dessous. Mais Fournier fait cause commune avec ses ennemis politiques mais partenaires de jeu. Mettant le sabre au poing, il «décourage» tous ceux qui veulent lui barrer la route qu’il fraie à ses «amis» vers la sortie, malgré quatre coups de taille qui l’ont atteint. Quarante blessés sont les résultats de «l’opération de nettoyage» qui, malheureusement pour Fournier, avait été ordonnée par Barras contre les ci-devant.

Évidemment, la présence parmi les Royalistes, et malgré «son patriotisme éprouvé», de «cet officier connu pour sa fatale adresse dans les combats singuliers» ne laisse pas d’interpeller. Une enquête est menée qui conclut que Fournier, étant attaqué, n’a fait que se défendre «sans se ranger ouvertement du côté des «pseudo-marquis». Commode !
Fournier peut rejoindre son poste.

Premiers heurts avec Bonaparte

Mais la médiocrité d’Augereau ne permet pas de lui conserver le commandement de la principale armée de la République... Qui l’envoie plus loin encore, commander la division des Pyrénées-Orientales, tandis que Fournier, peut-être desservi par sa récente altercation, est mis «à la suite du 8e de hussards à Marseille.
Mis à la tête du conseil de guerre de la cité phocéenne il s’acquitte si bien de la fonction que son chef l’encense dans ses rapports et souhaite le garder... Ce qui ne fait pas l’affaire de Fournier qui s’est mis en tête d’obtenir celle d’un régiment et part pour Paris.

S’étant renseigné sur les régiments sans chef désigné il porte son dévolu sur le 12e de hussards, fort maltraité lors de la malheureuse expédition d’Irlande et dont personne ne veut. Il essuie pourtant un refus de la part du Ministre de la Guerre qui s’appuie sur son manque total d’expérience d’un tel commandement. Mais ce que Fournier veut, il l’obtient. Le moyen employé est cocasse et mérite d’être conté. Notre homme se fait confectionner un superbe uniforme de colonel du 12e hussards, qu’il porte magnifiquement bien, et, ainsi vêtu, accompagné de son formidable culot, se présente au régiment, à Compiègne.

Les officiers du régiment, qui est entrain de manoeuvrer, se pressent autour de ce colonel qui leur arrive de Paris sans prévenir. Ce dernier choisit le plus beau cheval qu’il trouve dans les écuries, le fait équiper puis le monte, et rejoint la troupe qui s’arrête à son aspect.
«À mon commandement !» hurle de sa belle voix le beau colonel, et la manoeuvre un instant interrompue reprend. Toutes les évolutions du règlement sont parfaitement ordonnées et totalement maîtrisées par ce nouveau colonel qui enchante la troupe et ses chefs. De retour au quartier Fournier rassemble «ses» officiers et leur tient ce discours :
«Je ne suis pas votre colonel, mais je vais l’être. J’ai posé ma candidature devant le ministre ; si vous me jugez digne de vous commander, dites-le lui, cela emportera sa décision». Et c’est chose faite le 22 mai 1799 ! Incroyable, non ? Mais vrai !

Jusque-là davantage guerrier que militaire, Fournier va s’attacher aux détails qui transforment un régiment médiocre en unité d’élite. Entre-temps, qui file fort vite à l’époque, Bonaparte s’est emparé du pouvoir, nettoyant «les écuries d’Augias» du Directoire. La fin de tout ce qui avait fait son passé «politique» n’est pas pour plaire à Fournier qui, sans le connaître, en veut au nouveau Consul de la République. C’est malgré tout sous ses ordres qu’il aura enfin l’occasion de prouver ses exceptionnelles qualités d’officier de cavalerie légère lors de l’immortelle campagne de Marengo !

Affecté à l’Armée de Réserve, le 12e de Hussards y arrive, fort de 596 hommes en quatre escadrons. Il est brigadé avec le 21e de Chasseurs à cheval sous le GB Rivaud, formant la cavalerie de l’avant-garde commandée par Lannes, forte de 7000 fantassins, 1200 cavaliers et 18 pièces. Par suite d’ordres mal transmis la cavalerie ne part pas à temps, sauf un escadron sous Fournier parti en avant, et qui de ce fait «fera» tout le service !
Le col du saint-Bernard franchi dans les conditions que l’on sait, l’avant-garde surprend les postes autrichiens, ne se heurtant à une résistance sérieuse qu’à Châtillon le 17 mai.

Lannes mène les grenadiers de la 22e légère à l’attaque. Les 1000 fantassins ennemis ne l’attendent pas et se replient. Fournier saisit l’instant et se jette sur eux pêle-mêle dans le village, transformant leur retraite en déroute, sabrant l’infanterie et s’emparant de trois canons avec leurs caissons et de trois-cents prisonniers. Ah! que voilà un bon début, que confirme le rapport de Berthier qui parle du «... chef de brigade (colonel) Fournier dont la rare intrépidité mérite les plus grands éloges».

Puis c’est le combat sur la Chiusella, plus difficile car le «morceau à avaler» est plus gros.
6000 fantassins et 4000 cavaliers. La 6e légère enlève le pont, repris par l’ennemi, repris encore par les Français. L’infanterie autrichienne flotte, mais sa cavalerie charge la nôtre encore dans le désordre de sa victoire, quand la brigade Rivaud vient la dégager et met l’ennemi en fuite. Fournier s’est particulièrement distingué à la tête de ses hussards, et Lannes, un connaisseur, en fait un éloge appuyé au Premier Consul qui vient d’arriver.

Ce premier (oui, «ce dernier» ne me semblait pas à propos pour lui) décide incontinent de passer l’avant-garde, encore haletante du combat, en revue «de détail». Fournier à toutes les réponses du même métal, ce qui plaît au Maître qui s’adresse au colonel devant son régiment : «Grâce à votre bravoure, grâce à la façon dont vous avez conduit votre régiment, le premier combat de la campagne a été une victoire, je ne l’oublierai pas !»
La voie royale, que dis-je «royale», impériale même, s’ouvrait alors devant Fournier, qui ne pourra s’empêcher, à défaut de la voie, d’ouvrir sa grande g..... le soir même, flanquant tout par terre, à l’occasion d’une réception qu’offre Bonaparte aux chefs de l’avant-garde.

Le Premier Consul expose avec bonhomie ses vues sur la grandeur de Rome devant l’auditoire d’officiers qui, le verre de punch à la main, l’écoute, presque religieusement, quand soudain, cassante, la voix de Fournier vient couper le discours du Maître : «Le peuple romain a dû sa grandeur à la République. Sa décadence date de l’établissement de l’Empire...». Un rien prémonitoire, n’est-ce pas, et relativement juste quand on connaît la suite comme la fin de l’Histoire, mais le futur empereur ne goûte pas l’intervention du jeune colonel, et on le comprendrait à moins : «Taisez-vous ! À vous entendre, chef de brigade Fournier, on vous croirait encore sur les bancs de l’école.» Finement jugé aussi, mais du coup la fête et finie et Bonaparte congédie ses invités, mais une chose est sûre, comme il l’a promis le matin même de ce 28 mai 1800, il n’oubliera pas Fournier... Sauf dans les bulletins de victoire !

À suivre...
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 22 Juin 2021, 14:18

DUPONT, Marcel,

«Fournier-Sarlovèze, le plus mauvais sujet de l’armée», Paris, 2002.


Lu fin 2020. 3e "livraison".

Un splendide sabreur

Le 9 juin 1800 s’ouvre un jour de gloire pour Lannes à Montebello. Le général n’a pu faire passer le Pô qu’à 4000 fantassins, 200 hussards et 4 canons, lorsqu’il se heurte aux 13000 fantassins, 1200 cavaliers et 40 pièces de l’Autrichien Ott en outre sur une excellente position défensive. Un autre que Lannes aurait peut-être hésité, encourageant l’ennemi à l’attaquer du (bien plus) fort au (bien plus) faible, consommant une dès lors inévitable défaite rivière à dos. Mais Lannes attaque la journée durant, bien aidé par les hussards menés par Fournier.

«... il est partout... où les cavaliers ennemis menacent... Toujours en tête, magnifique et terrifiant... démon dans la mêlée... impassible quand le repli est inévitable... La haute taille du chef de brigade à pelisse marron s’élève comme un drapeau au-dessus des hourvaris de la bataille... secours inespéré... frappant juste et fort au point voulu, là où il peut encore arrêter le désastre...» qui se mue en victoire le soir avec l’arrivée de Victor marchant en bon camarade au canon de Lannes, qui ne l’oubliera pas et lui obtiendra le bâton en 1807.

Fournier a perdu le tiers de ses hussards mais, pour ce qui a dépendu de lui, sauvé la journée. Berthier écrit que «le 12e hussards a fait des prodiges» et Bonaparte renchérit : «le 12e hussards s’est couvert de gloire». Il n’est plus question de Fournier nulle part !

Au lieu des étoiles qu’un autre aurait probablement obtenues, il n’y a rien et, serait-on encore tentés de dire, c’était bien fait pour lui. Six jours plus tard c’est Marengo. Rivaud couvre la droite française, alors que l’effort des Autrichiens pèse sur la gauche qui recule.

Ce n’est qu’au soir, avec l’arrivée de la division amenée par Desaix, que les choses vont changer. Le 12e hussards en tête, la brigade s’avance contre les Autrichiens de Ott. Sans ordres particuliers Fournier calque son attitude sur celle de la cavalerie de la Garde consulaire menée par le chef de brigade Bessières. Lorsqu’il le voit prêt à s’engager il fait sonner la charge, et les six escadrons français donnent avec un si bel ensemble sur les douze escadrons autrichiens qu’ils les mettent en fuite, les jettent sur leur infanterie, et les poursuivent à outrance jusque dans un ravin où le 21e de chasseurs vient les «finir».

Les deux-tiers de ce succès sont dus au 12e hussards et au coup d’oeil de son chef, mais toute la gloire du bulletin de Bonaparte est octroyée à Bessières et à la Garde consulaire.
Soulignons quand même qu’un autre cavalier tout aussi méritant est quelque peu négligé dans la distribution de compliments, c’est Kellermann, auteur d’une «assez bonne charge», alors que c’est littéralement elle qui emporta la décision et pas le brave Desaix.
Kellermann sera toutefois nommé général de division après la campagne, mais pour Fournier point d’étoiles, seulement un sabre et des pistolets d’honneur, «pour la bravoure qu’il a montrée dans les différentes affaires où il s’est trouvé» car brave oui, fidèle non !

Bonaparte retourné à Paris, Fournier se trouve, sous les ordres supérieurs de Brune, à l’aile gauche de Moncey qu’il éclaire lors du passage du Mincio en décembre 1800. Son audace manque de lui être fatale lorsqu’il s’engage seul contre un ennemi fort supérieur en nombre. Se multipliant, et multipliant sa troupe par son énergie, il parvient cependant à se tirer du mauvais pas en exécutant une retraite admirable, emmenant avec lui les fourgons de bagages et cent prisonniers qu’il avait saisis par surprise dans le principe.

C’est à cette époque qu’il rencontre Lasalle, le chef de brigade du 10e de hussards et l’archétype même du cavalier léger, dans les deux sens du terme, avec lequel il a des points communs, et que se noue une amitié qui résistera à toutes ses disgrâces à venir.

En attendant ce sont ripailles et débauches à faire frémir les bourgeois, mais dont Fournier finit par se lasser lorsque son camarade de beuveries repart pour la France avec son régiment. Il s’ennuie dans les Abruzzes. Obtenant un congé il part pour Paris en 1802.

Le souper de Polangis

Le beau colonel passe par Sarlat pour épater la galerie dans sa ville natale, histoire d’effacer par sa belle allure les stigmates de ses débordements passés, et monte sur la capitale, bien décidé à «conquérir Paris». Il y loue un garni et un cabriolet, se fait confectionner toute une garde-robe de luxe, le tout à crédit, bien sûr, et se plonge à corps perdu dans les nuits de débauche offertes par tous les «mauvais lieux» possibles. C’est la même histoire sans fin, avec ses beuveries, ses parties à gros jeu, les femmes des autres à séduire, les duels qui s’en suivent et dont, invariablement, les cocus sortent abîmés...

Fournier brille aussi dans les salons de ces dames, comme un feu d’artifice qu’elles regardent la bouche entrouverte. Il n’aurait que l’embarras du choix si de fait il ne les prenait toutes. Il en préfère une cependant, dont il fait sa «régulière», Fortunée Hamelin, l’une des plus belles égéries des saturnales impudiques de la Convention et du Directoire, qui plus est amie avec Joséphine, Madame Bonaparte ! Tout réunit les deux amants, sauf une chose, Fournier hait le Premier Consul, et Fortunée lui est totalement dévouée et renseigne la police de Fouché sur tout ce qui se dit et se passe dans le Paris mondain.

Amoureux «pour de vrai» le beau sabreur ne veut pas quitter sa belle et, une fois de plus, ne tenant aucun compte de ses obligations militaires, ne rejoint pas son régiment, et en outre prend langue avec tous les opposants au Gouvernement consulaire qu’il trouve. À ses grandes joie et surprise ils sont nombreux, surtout issus de l’ex Armée du Rhin, tels Bernadotte, Jourdan, Brune, Gouvion-Saint-Cyr, Lecourbe, Macdonald, mais aussi, plus curieusement, de l’ex Armée d’Italie, comme Augereau et Lannes ! Bonaparte a éloigné la plupart en les nommant à l’étranger, et a «fait le ménage» dans l’armée dont il chassa 72 colonels, 152 chefs de bataillon et des milliers d’officiers subalternes.

L’exaspération monte avec l’envoi à Saint-Domingue des meilleurs régiments de l’Armée du Rhin, commandés par des généraux du même métal, dont Richepance, le héros de Hohenlinden, qui périra de la fièvre comme plus de vingt mille de ses soldats. Un véritable complot contre Bonaparte est tramé à l’instigation de Bernadotte, pas éloigné assez loin, lui, puisque mis à la tête de l’Armée de l’Ouest à Rennes. La signature du Concordat met le comble à l’indignation des militaires. Le moment semble favorable à Fournier qui fait le siège du populaire Moreau, ci-devant général en chef de l’Armée du Rhin, l’exhortant à prendre la tête de la révolte de l’armée, et à «renverser le dictateur».

Le paroxysme est atteint avec le Te Deum voulu par Bonaparte le jour de Pâques 1802 à Notre-Dame de Paris pour célébrer l’entrée en vigueur du Concordat. À la réception qui suit aux Tuileries Bonaparte accoste Delmas, qu’il sait fort remonté, et lui demande tout bas son sentiment sur la cérémonie. De sa forte voix de commandement le général lui répond en substance : «C’était une belle capucinade... Il ne manquait à la fête que le million d’hommes qui sont morts pour les abolir...». Le murmure approbateur de la foule des généraux présents contrarie Bonaparte qui se retire, songeant déjà au «placard» dans lequel il remisera Delmas. Mais en attendant, et le soir-même, ce dernier est invité, ainsi que Fournier et toute une palette d’officiers triés, à souper chez Oudinot à Polangis.

«Froidement ambitieux, calculateur, hypocrite et prudent, Oudinot se refuse à entrer ouvertement en rébellion, mais compte en tirer avantage si elle réussit» nous dit en substance l’auteur. C’est pourquoi il avance masqué, n’agissant que par personnes interposées. Fournier arrive au rendez-vous dans son élégant cabriolet, rattrapant dans l’allée du château le général Delmas qui arrivait à pied. Le colosse mal équarri et l’élégant hussard finissent l’allée en marchant, échangeant leurs haines de Bonaparte, et concluant qu’ «il faut en finir avec le Corse».

Tous les invités sont déjà là autour d’Oudinot, dont quatre généraux ; le fantassin Dupont, l’artilleur Marmont, le cavalier Bourcier, le ci-devant chef d’état-major de l’Armée du Rhin Dessoles. Il y a aussi le chef de brigade Margaron du 1er cuirassiers, et le capitaine Lamotte, aide de camp du maître du logis.

De tous Fournier ne craint que Marmont, qu’il juge «peu sûr» et «fuyant», mais dont l’envie et la jalousie le rangent dans la même catégorie qu’Oudinot. Il ne fera rien, et ne dira rien, mais en cas de succès prendra avec voracité sa part des dépouilles du «tyran». D’ailleurs ces deux derniers, après le souper bien arrosé, lorsque la conversation prendra le tour ayant motivé la réunion, ne prendront parti ni pour ni contre quoi que ce soit, alors que tous les autres se répandront en imprécations violentes contre Bonaparte.

Je passe plusieurs détails «non essentiels» (terme à la mode fin 2020) pour souligner que le général Delmas se propose de jeter de ses mains Bonaparte à bas de son cheval... Un ange passe, tout le monde regarde Marmont «toujours silencieux... un rictus indéfinissable plissant ses lèvres minces». Alors s’élève la belle voix de Fournier qui scande nettement : «je me charge de descendre Bonaparte à vingt pas, d’une balle au front.» Nouveau silence gêné, auquel Oudinot met fin en proposant d’aller prendre le café. Plus tard dans la même nuit Fournier rejoint les bras de sa Fortunée chérie... Et lui raconte tout par le menu, insistant sur son futur exploit : il abattra Bonaparte d’une balle à vingt pas !

Une soirée à l’Opéra

Dès le lendemain le premier Consul est informé de tout, également par le menu. Qui à donné ou vendu cette très grosse mèche ? Marmont ?? Fortunée ??? Nul ne le sait, mais peut-être bien «les deux, mon général» ! Voire «les trois», car si l’auteur n’a pas pensé à Oudinot, moi oui. C’était l’instigateur de la réunion dont on peut se demander s’il ne s’est pas agi d’un piège, et si tel n’était pas le cas pourquoi n’a-t-il pas été inquiété ensuite ?

Curieux de la réponse je l’ai cherchée dans un autre ouvrage, exhaustif sur «le maréchal Oudinot», celui de Ronald Zins*. Il en ressort que l’alors encore général était «mécontent» du gouvernement, comme tous ses invités, mais fut «contrarié» quand on parla de tuer Bonaparte. Il s’avère aussi que c’était lui le mystérieux «informateur» du vrai complot de Donnadieu (dans lequel trempèrent Lecourbe et Monnier, tous deux mis «au placard»), et donc lui aussi, via son aide de camp Lamotte, qui informa des propos de Fournier et Delmas. Mais ce dernier était son ami et il le cacha de Savary qui le cherchait. Cornélien !

* ZINS, Ronald, Le maréchal Oudinot, T1, Reyrieux, 2016.

On cherche Delmas pour l’arrêter, et l’on s’enquiert de Fournier, apprenant que son congé étant terminé il a du repartir pour l’Italie... Dans le même temps un autre complot est démasqué (celui de Donnadieu, impliquant Lecourbe et Monnier) et les conjurés arrêtés, mais l’indicateur, donc fiable, informe qu’un attentat est possible à l’opéra lors d’une représentation à laquelle Bonaparte doit assister, sans que cette fois l’on connaisse précisément les conjurés. Le général ne se dérobe pas et s’y rend quand même, mais entouré de la police de Fouché.

De fait Fournier, retenu par sa passion pour Fortunée et par son espoir de la chute prochaine de Bonaparte, n’a pas quitté la capitale et a repris son ostensible vie de fêtard, manifestant à tout propos avec son talent habituel toute sa haine de la dictature en place.

Il a décidé dans ce droit fil d’aller à l’opéra siffler le ténor qui se trouve être le protégé d’Hortense de Beauharnais, atteignant ainsi indirectement son beau-père. On se trouve confondu de tant d’inconséquences empilées de la sorte. Pourquoi tant de haine ?

Mais bon tout se paie, et après tant de peine, la stupidité devait effectivement trouver son prix. Fournier semble en outre le seul à ne pas s’être aperçu que deux cent cinquante policiers en civil sont présents répartis dans l’assistanc. Lorsque le spectacle commence tous ses amis restent cois, mais lui ricane fortement, couvre la voix du ténor à coups de sifflet apporté pour l’occasion... La plupart des spectateurs est scandalisée et conspue celui qui se comporte si mal en première galerie, mais l’impétrant poursuit son manège.

Arrive le deuxième acte... et arrive Bonaparte... Tous les regards se portent sur la loge d’honneur, depuis laquelle l’invité du même métal fouille la salle de son regard... Qui s’arrête sur Fournier. Une longue minute les deux hommes se fixent, avant que le colonel ne tourne ostensiblement le dos au Maître de la France. C’est un scandale ! Le spectacle n’est plus sur la scène mais dans la salle.

Même les meilleures choses ont aussi une fin. Entre un officier de hussards qui informe le colonel que le général Junot, gouverneur militaire de Paris, veut lui parler incessamment. Fournier sort avec la superbe élégance qui le caractérise, mais qui fait long feu devant la dizaine d’argousins qui s’emparent de lui. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire il se trouve jeté dans un fiacre et emmené.

Le traitement est trop dur pour n’être que le fruit de sa bravade de ce soir pense Fournier.
Il doit s’agir du souper de Polangis... Ce traître (déjà) de Marmont aura parlé ! Arrivé à la Sûreté Générale le colonel est confronté à Desmarets, second de Fouché, qui se montre curieusement affable mais néanmoins l’interroge sur Polangis et Delmas... Fournier ne nie pas que des propos acerbes y ont été tenus, mais de complot point, ajoutant qu’il a «trop de maris à faire cocus pour trouver le temps de conspirer contre Bonaparte». L’agent du perfide en chef l’informe qu’ils iront demain ensemble saisir ses papiers, et qu’en attendant il passera la nuit sur le canapé du bureau.

Important ce canapé, car c’est là que Fouché le trouvera au matin, l’éveillant par une question : «Dites-moi, colonel, est-il vrai que vous avez affirmé avoir derrière vous toute la cavalerie de la garnison de Paris ?». Flairant un piège du Maître-Fourbe, Fournier se tait et fait mine de se rendormir. Fouché répète sa question, puis, resté sans réponse se retire.

Mais en 1814, au retour du roi Louis XVIII, il croise Fournier venu faire sa cour, et lui dit : «Ah, général, si vous aviez voulu me répondre le jour où je vous questionnais au sujet de la cavalerie de Paris, Sa Majesté serait installée dans ce palais depuis déjà douze ans.»
Moi je dis que si ce n’est pas vrai c’est bien trouvé, et cadre fort bien avec le personnage.

Quoi qu’il en soit, retour vers le futur de Fournier... Qui trouve le moyen de renverser un inspecteur et de s’évader durant la perquisition de son appartement, courant se réfugier chez Fortunée... qui l’accueille mal en apprenant que ses lettres d’amour vont tomber entre les mains de Fouché qui aura ainsi barre sur elle (qui était mariée !). Ils se réconcilient pourtant... (il est si beau !), et Fortunée «part aux nouvelles». Tout Paris est au courant du scandale de l’opéra et de l’arrestation de Fournier. Tout Paris glose et rit de l’évasion rocambolesque du colonel. Tout Paris sauf le Premier Consul qui est fou de rage... Fortunée obtient de Fournier qu’il écrive à Desmarets de faire un sort aux lettres compromettantes pour elle... Et va aussitôt poster la supplique...

Après la nuit (d’amour) suivante vient l’aube du 7 mai 1802. Un bruissement inhabituel réveille le quartier. Un bataillon entier de la Garde consulaire l’a entièrement bouclé, tandis que la Gendarmerie d’élite à pied et à cheval est devant la porte du domicile de Fortunée qui pousse de hauts cris. Tout ce beau monde (oui, ils étaient beaux aussi) n’attendait que son chef, Savary, pour passer à l’acte. C’est bientôt fait malgré les hurlements de la belle propriétaire. Fournier à compris qu’il n’échappera pas à l’arrestation. Il s’est fait beau comme pour sortir et s’est allongé sur le lit où il s’entend dire par un commissaire de police flanqué de son inspecteur général (tout çà pour un seul homme !) : «Colonel Fournier, au nom de la loi (et de Bonaparte), je vous arrête.»

«C’est bien, citoyen, je vous suis.» Une fois dans la calèche qui l’emmène sous bonne et forte escorte, lui est lu l’ordre le concernant : «Le ministre de la Police générale de la République ordonne au concierge du Temple de recevoir et de garder au secret le nommé Fournier, prévenu de conspiration contre la sûreté de l’État.» Signé : Fouché.»

Enfermé au Temple, comme Louis XVI mais sans la célébrité car au secret, Fournier craint pour sa vie (les prisonniers «politiques», parfois, cela se suicide !). Mais, sur le conseil de Fouché, Bonaparte se montre «clément» avec les conjurés de Polangis. La plupart seront mutés, mais Delmas et Fournier paieront pour les autres par leur «mise au placard» pure et simple. Fournier est «admis au traitement de réforme» et assigné à résidence dans son département. Il retourne donc à Sarlat, cette fois sans tambours ni trompettes, tête basse.

À suivre...
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 29 Juin 2021, 14:19

DUPONT, Marcel,

«Fournier-Sarlovèze, le plus mauvais sujet de l’armée», Paris, 2002.


Lu fin 2020. 4e "livraison"

Expiation

Comme, par contraste absolu avec son passé, il se comporte bien, la société locale apprécie donc «sa gentillesse et sa générosité» (!). Il se pose en victime de la calomnie et du zèle de la police consulaire, mais ne fait rien qui puisse contrarier quiconque. Le préfet de la Dordogne lui décerne ce commentaire dans son rapport de surveillance : «Ses manières honnêtes et agréables le font bien recevoir quoi qu’il compte peu d’amis... On ne lui connaît aucune liaison suspecte.»

Peu d’amis, certes, et il avait fait ce qu’il fallait pour. Il en avait pourtant un bon, alors presque voisin en plus, Lasalle, qui était toujours chef de brigade (colonel) du 10e de hussards, en garnison à Cahors. Ce dernier s’ennuyait autant que Fournier et soupirait après une guerre qui ne saurait tarder, lui donnant l’occasion de passer général. Il se faisait fort alors de demander Fournier pour commander un de ses régiments, car c’est assurément l’inaction qui conduisit son ami à tenir des propos «soi-disant» séditieux.

L’échange a plu à Fournier qui «s’évade» un matin de Sarlat pour rendre sa visite à Lasalle qui le reçoit à Cahors comme il se doit entre hussards... Pauvre aubergiste !
Convoqué à la sous-préfecture «l’assigné à résidence» se fait tancer d’importance.
Il ronge son frein et tente, via son frère cadet, officier à Paris, des démarches auprès de plusieurs généraux qui n’en peuvent mais...

Je cite quand-même un commentaire de Lannes : «Je n’y pourrai rien ou l’on rendra justice au colonel Fournier qui, sûrement le mérite et que j’affectionne de tout mon coeur.» C’était en souvenir de Montebello, et le futur duc était reconnaissant, nous le savons, puisque le même motif lui fera obtenir le bâton de maréchal pour Victor en 1807. On imagine en rapport la destinée de Fournier si seulement il avait su fermer sa grande g..... !

Encore jeune homme notre hussard se trouve déjà affecté par la goutte, qu’il met sur le compte de sa campagne, alors qu’il le doit bien plus probablement à ses nombreux excès.

Son exaspération perce au cours d’un dîner à travers une phrase consignée dans un rapport de police (efficace, la police secrète !) : «Cela ne peut durer. Je ne suis point né pour végéter dans une telle obscurité (pas gentil pour Sarlat et son hôte !) et il m’est aussi impossible de n’être rien qu’à l’aigle de ramper !» Pour un peu on aurait de la peine pour lui. Pour un peu sa phrase aurait pu aggraver son cas si l’analogie avec l’aigle avait été prise pour lui par Bonaparte devenu empereur des Français avec l’oiseau pour symbole !

Quoi qu’il en soit le Maître trouve un autre moyen de l’atteindre. Il l’oublie dans la distribution des brevets de commandant (aujourd’hui commandeur) de la Légion d’Honneur, titre auquel lui donnaient droit les armes d’honneur reçues en tant que colonel après Marengo, et que tous ses camarades dans le même cas que lui, dont Lasalle, ont bien reçu. En désespoir de cause il tente une approche directe en écrivant à Napoléon une lettre personnelle, en cinq exemplaires remis en mains propres par son frère à Augereau, Lannes, Bernadotte, Louis et Joseph Bonaparte.

Au moins l’un d’eux s’acquittera de la commission car Napoléon reçut la missive, et le 12 mars 1805 Berthier écrit ce qui suit : «Le détachement de six cents hommes qui doit s’embarquer à l’île d’Aix sous les ordres du contre-amiral Magon sera commandé par le colonel réformé Fournier auquel l’Empereur veut bien donner cette occasion de se distinguer et de réparer ses torts. Arrivé à destination cet officier aura le titre d’adjudant-commandant.» Curieux choix de confier à un hussard des fantassins destinés à la Martinique, mais bon, pour peu qu’il y ait des Anglais dans le secteur, il y aura à faire !

Hélas, nous le savons, l’amiral Villeneuve finira bloqué à Cadix, et Fournier avec lui. N’ayant pas l’utilité du hussard, le marin le renvoie à Paris, d’où on l’envoie à Orléans attendre des ordres... qui ne viennent pas. Il faut dire que l’Empereur est en Moravie, fort occupé par sa récente victoire d’Austerlitz quand le hussard reprend la plume pour le supplier de lui rendre sa bienveillance, «but de toute ma vie». Là il pousse un peu, mais ce n’est rien à côté de la flagornerie émaillant son prochain courrier de février 1806. Il utilise un moyen encore plus original pour joindre le Maître (risquant la vie du porteur qui abordera physiquement l’Empereur au cours d’une partie de chasse !). Amusé de tant d’audace Napoléon désigne Fournier pour servir à Naples comme adjudant-commandant.

L’amitié de Lasalle

Ses arriérés de soldé payés avec l’accord de l’Empereur, c’est la bourse bien garnie que Fournier arrive à Naples et s’arrange pour être sur le passage du roi Joseph qui rentre d’un déplacement. Le souverain le remarque parmi les courtisans et vient tout de go droit sur lui et lui parle (quel honneur et combien de jaloux autour !) : «Nous sommes des camarades (toujours sympa Joseph !), ne l’oubliez pas car je m’en souviendrai toujours.»
D’abord destiné à la Calabre, le hussard parvient à se faire affecter à la surveillance de la côte du golfe de Naples où croise la flotte d’un certain Sydney Smith, son équivalent marin chez l’ennemi, vie dissolue excepté. Hélas le Britannique ne débarque pas et Fournier s’ennuie malgré la profusion de jolies femmes à séduire.

Une occasion de briller se présente peut-être avec une expédition menée par Masséna en Calabre. Fournier obtient le commandement d’une brigade d’infanterie formée des 1er de légère et 42e de ligne, magnifiques vaincus de Maida et bien décidés à faire payer aux insurgés napolitains les misères endurées lors de leur terrible retraite. Mais il ne se passe rien de glorieux, et la fièvre locale décime les troupes. Le «brigadier» tombe lui aussi malade mais refuse de quitter son poste... Il est au désespoir quand il reçoit un ordre impérial le nommant à la division de cavalerie légère de la Réserve de cavalerie de Murat qui se trouve Pologne.

Comme le voyage sera éprouvant et long, Fournier séduit une des plus belles femmes de Naples, mariée à un colonel napolitain de grande famille, et la décide «à la hussarde» à tout quitter pour le suivre. Déguisée en homme la malheureuse s’enfuit avec ce qu’elle croit être l’amour de sa vie. Elle aura le temps de s’en repentir amèrement durant les cinq ans que Fournier la traînera dans ses bagages de Pologne en Espagne, témoin de ses débauches et trahisons, puis la reléguera à Sarlat, avant de finir par l’emmener à Paris où il l’abandonnera. Une heure de folie amoureuse, cinq ans de malheurs, et après ?

Revenons à la chose militaire, moins glauque et plus brillante pour Fournier. À qui devait cette chance exceptionnelle qui le tirait du néant pour l’amener dans la lumière ? Le titre du chapitre vous l’a dit : Lasalle ! Devenu général de division après sa mémorable campagne de Prusse à la tête de sa «Brigade infernale», et devant se constituer un état-major correspondant, le hussard à demandé à l’Empereur la nomination de Fournier au poste de chef d’état-major de sa division légère. Tout autre que Lasalle eut essuyé un refus du Maître, mais pas lui car l’Empereur lui passe tous ses caprices en retour des services exceptionnels qu’il sait pouvoir en attendre. Et revoilà Fournier «en selle» !

À peine arrivé au QG de son ami à Elbing, que l’Empereur y passe, le 8 mai 1807, la grande revue de cavalerie que l’on sait. Les divisions de Dragons Sahuc et Becker, les cuirassiers de Nansouty seront au programme, qui commence par les 7000 légers de la Division Lasalle, Brigades La Tour-Maubourg, Bruyères, Watier, Durosnel, Colonels Édouard de Colbert, Déry, de Juniac, Dommanget, Jacquinot, rien que du beau linge !
Napoléon passe devant tous au grand trop (car il ne galope jamais) suivi par son brillant cortège doré de maréchaux et généraux, puis revient aux légers, mettant pied à terre devant le 5e de hussards dont la fanfare joue, puis va pour commencer sa revue...
Il s’avance vers les récipiendaires du régiment destinés à être décorés quand Lasalle s’avance et lui dit : «Sire, permettez-moi de vous présenter mon chef d’état-major, l’adjudant-commandant Fournier». Seul au milieu de toute l’assistance chamarrée et de tous ces hussards aux uniformes chatoyants, l’adjudant-commandant a revêtu la sobre
tenue de sa fonction, tache sombre parmi l’explosion de couleurs, il «tire l’oeil», seul aussi à n’arborer aucune décoration sur son uniforme réglementaire par ailleurs impeccable.
Un instant les deux regards se croisent, intenses, puis, sur un signe de l’Empereur Fournier s’avance vers lui qui fait mine de ne pas le reconnaître : «Vos états de services ? Vos campagnes ? - Je résume sa réponse aux noms de Montebello et Marengo, avant qu’il ajoute : «Pour ma conduite dans cette campagne, Votre Majesté a daigné alors m’accorder des armes d’honneur. Je suis colonel depuis le 7 octobre 1799. Dix ans, Sire, et même pas chevalier de votre ordre !...»

Et dans la foulée, malgré les signes désespérés de Lasalle, il proclame son innocence dans un long plaidoyer qu’à la surprise générale l’Empereur n’interrompt pas, jusqu’à dire d’une voix douce : «C’est bien, je m’occuperai de vous...», et comme Fournier insiste, d’ajouter, cette fois d’une voix sèche : «Ce n’est pas dans une revue que je puis vous nommer général, mais à la première affaire ou vous vous distinguerez», concluant les yeux dans les yeux, d’un ton destiné à être entendu de tous : «Vos torts doivent être lavés dans un baptême de sang !»

Le lendemain réunion moins «publique», sous la tente impériale, de tout l’état-major de la division légère, en présence de Murat et Duroc. Napoléon reparle à Fournier, et cette fois lui démontre par le menu qu’il n’a rien, mais alors rien de rien, oublié des palinodies du hussard de Polangis qui se vantait de l’abattre... Alors qu’après Montebello et Marengo il l’avait jugé digne d’être général de brigade, l’aurait plus tard fait général de division. «Qui sait où vous seriez parvenu ? ... Vous pouviez aspirer à tout. Vous ne l’avez pas voulu...
Vous vous êtes rapproché de moi, je le permets... j’ai la volonté de récompenser vos services et votre dévouement. Ainsi à la première affaire...». - «Mais Sire, si les Russes demandent la paix (horreur pour tout hussard qui ne rêve que plaies et bosses !) ?...
«Alors vous ne seriez pas général de brigade» dit l’Empereur en quittant la pièce !

Heureusement pour Fournier, les Russes en redemandaient (des plaies et des bosses), et le 8 juin 1807 à Guttstadt, comme aussi et surtout à Friedland le 14, le chef d’état-major de la Division Lasalle se distingue, faisant le coup de sabre à chaque fois que l’occasion se présente d’en donner. Vingt fois il risque sa vie avec son efficacité habituelle et, le 25 juin la récompense tombe. Le voilà enfin général de brigade... de Dragons, et bientôt chevalier de la Légion d’honneur. Après tout ce temps perdu il est encore temps de le rattraper... Mais la paix venue les travers de Fournier le reprennent. Il s’ennuie et se laisse à nouveau aller à la débauche et à des paroles «inconvenantes» contre le Maître, à qui elles sont bien sûr rapportées. Lasalle intervient encore pour calmer son courroux.

Ce qui n’empêche pas Fournier de réclamer par écrit encore plus de «bontés» de celui qu’il dénigre et exècre, et notamment le titre de Commandeur de la Légion d’honneur... Qu’il n’aura pas encore. Malgré tout il est fait en 1808 baron d’Empire et doté en rapport, choses qu’il accueille comme un dû, n’en manifestant aucune reconnaissance.

À suivre...
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MANÉ Diégo
 
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 05 Aoû 2021, 09:54

DUPONT, Marcel,

«Fournier-Sarlovèze, le plus mauvais sujet de l’armée», Paris, 2002.


Lu fin 2020. 5e "livraison"

La défense de Lugo

Vient 1808, et commence la guerre d’Espagne. La Division Lorge, à laquelle appartient la Brigade Fournier, compose la cavalerie du corps de Soult, et sera présente à la bataille de la Coruña qui vit le rembarquement du corps expéditionnaire britannique de Moore. Suit la première invasion du Portugal par Soult, qui n’ira que jusqu’à Oporto. Le maréchal avait laissé la Brigade Fournier à Ney pour assurer ses arrières, mais ce dernier se lance dans le «nettoyage» de la Galicia. Il ne conserve en liaison avec Soult que la place délabrée de Lugo, qu’il confie à Fournier, avec une maigre garnison (deux petit bataillons des 69e et 76e de ligne, et deux escadrons du 15e dragons) de 1500 hommes et quatre pièces... Et un dépôt sacré qu’il ne veut pas risquer en montagne : toutes les aigles du VIe corps.

La mission est simple lui a dit le maréchal : «En cas d’attaque, résistez jusqu’au bout» !
Dont’acte, pour cela il pouvait faire confiance à Fournier, raison même de son choix, mais aussi peut-être parce-qu’il relevait du IIe corps de Soult et pas du VIe de Ney, non ? Pour le reste, comme tenter d’améliorer les défenses, ce n’est pas affaire de hussard, et le nôtre s’en désintéresse, envoyant cependant de nombreuses reconnaissances. À tout le moins il ne sera pas surpris, ce qu’aucun général digne de ce nom ne saurait être sans perdre l’honneur. Ce dernier est donc déjà sauf lorsque le 18 mai 1809 une forte patrouille revient, ramenant morts et blessés après une rencontre avec une avant-garde ennemie.

Fournier ne balance pas. Dès le lendemain il se porte à la rencontre de «la canaille», avec 1200 hommes... et se trouve en présence de 20000 Espagnols, dont 14000 réguliers sous Mahy. Il n’est plus question d’attaquer mais de tenter de rentrer. Retraite donc, au début en ordre par échelons soulagés par des charges de dragons à chaque fois que la pression devient trop forte... Mais bientôt, les deux ailes débordées, et le centre canonné, le repli s’accélère et se termine en courant jusqu’à la place, où pénètre, pêle-mêle avec les fuyards, un détachement d’infanterie légère catalane (toujours plus énervés que les autres, les Catalans !). Si Mahy avait prononcé son attaque à ce moment, il est probable qu’il aurait enlevé la place... Mais Mahy est un de ces généraux dont l’excès de prudence conduit le plus souvent à l’échec (voir son «rôle» à Sagunto 1811 !)... Et l’occasion bien réelle est perdue, tandis que les Catalans survivants se sauvent grâce à la population.

Mahy donc temporise et emploie un temps considérable à investir la ville, temps précieux pour Fournier qui rétablit l’ordre, convoque ses officiers et leur donne des ordres d’une netteté et précision telles que l’on aurait pu les croire réfléchis de longue date ! Tout est prêt pour une défense énergique lorsqu’au soir un parlementaire se présente, offrant de capituler sous peine de «deguello», terme espagnol signifiant qu’à défaut de se rendre tout le monde sera tué (égorgé). Fournier déchire la lettre et renvoie l’officier avec le commentaire suivant : «Dites à votre chef qu’un général français ne capitule jamais tant qu’il lui reste un homme et une cartouche. Quant à l’assaut qu’il me promet, je l’attends de pied ferme, il trouvera à qui parler.» Ah ! Si Fournier avait défendu Soissons en 1814 !

Mahy pourrait submerger sous le nombre les mauvaises défenses de la ville. Il choisit de l’assiéger et de l’affamer, ce qui est aussitôt clair pour Fournier qui le voit remuer la terre.
C’est un répit, certes, mais inquiétant car il n’a que deux jours de vivres et trop peu de munitions pour tenir longtemps. Par ailleurs Ney comme Soult sont loin et injoignables.
Il met la troupe à la demi-ration et fait couper les cartouches en quatre, donnant l’ordre de ne tirer qu’à bout portant. Fournier est admirablement bien secondé par tous les officiers, qui communiquent son feu à la troupe dont le moral élevé permet de tout espérer. Mahy de son côté sait par les rescapés catalans la situation précaire de la garnison du point de vue des vivres. Le tir de son artillerie est donc «mou» qui ne veut pas abîmer «sa prise».

Mais Fournier trouble sa quiétude. Dès le 20 mai il fait plusieurs sorties, obligeant les Espagnols à reculer leurs pièces, énervant Mahy qui réplique par plusieurs attaques mal préparées car épidermiques (la colère est mauvaise conseillère !) qui échouent toutes avec pertes. Le 21 même scénario, mais malgré tout l’étau se resserre, et la famine menace. Au soir du 22 il ne reste qu’une demi-journée de vivres rationnées et Fournier, conscient qu’il ne pourra tenir dans ces conditions, et ne voulant pas se rendre, réunit ses officiers pour préparer une sortie générale le lendemain à la nuit tombée et tenter de percer vers Oviedo avec le dépôt sacré confié par Ney, toutes les aigles du VIe corps !

Se présente alors un autre parlementaire de Mahy qui, sachant compter, savait qu’il n’y avait plus de vivres ! Fournier se fâche : «J’ai déjà fait part de mes intentions à votre général ; je n’y ai rien changé et n’y changerai rien. L’Empereur m’a confié cette place ; vous n’y entrerez que par la brèche et en me passant sur le corps.» Menaçant pour finir de faire pendre le prochain parlementaire... Tout était donc irrévocablement réuni pour une fin héroïque, et probablement tragique, quand, au matin du 23, les vigies des clochers de Lugo signalent des nuages de poussière à l’ouest tandis que les Espagnols lèvent le camp à la hâte. On ne sait pas ce qui vient car on n’attendait personne, et encore moins de par là, mais ce sont sûrement des amis puisque l’ennemi décroche !

C’est en effet l’avant-garde de Soult, expulsé par Wellesley du Portugal, qui arrive dans le dos des assiégeants. Comme dans une pièce bien scénarisée, la place est sauvée à point nommé. Fournier a perdu 130 hommes, mais les Aigles du VIe corps sont sauvées, et Ney fera un rapport élogieux pour Fournier. Les deux maréchaux s’entendent pour bien garder Lugo, trait d’union indispensable entre leurs opérations divergentes, mais Soult la joue «perso» et Founier s’en aperçoit. Il prévient aussitôt Ney de la duplicité de son collègue.

Commence «la guerre des ducs». Celui d’Elchingen se plaint au ministre, celui de Dalmatie dénonce Fournier pour prévarication (et Soult était expert en la matière). Du coup, entre un bien et un mal, pas de récompense pour Fournier. Qui se met aussi à dos le ministre en refusant tout net un aide de camp qu’on tente de lui imposer (pour le «surveiller», pense-t-il peut-être à raison). Quoi qu’il en soit il est remis en disponibilité et doit rentrer en France !

À suivre...
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Re: Lectures (terrestres) du confinement

Messagepar MANÉ Diégo sur 16 Aoû 2021, 08:27

DUPONT, Marcel,

«Fournier-Sarlovèze, le plus mauvais sujet de l’armée», Paris, 2002.


Lu fin 2020. 6e "livraison"

La charge héroïque de Fuentes de Oñoro

Depuis Sarlat Fournier écrit directement à Napoléon pour lui rappeler ses promesses de l’avancer s’il se distinguait, ce qu’il a fait, il faut bien le reconnaître, à plusieurs reprises.
La pénurie de généraux de cavalerie étant ce qu’elle est, le 10 septembre 1810 Fournier est nommé chef de la cavalerie du 9e corps (Drouet d’Erlon) en Espagne. Il s’agit d’une petite brigade de six escadrons, deux de chacun des 7e, 13e et 20e de chasseurs à cheval. Petite, certes, mais vigoureuse, car composée de vétérans endurcis, elle va d’abord lutter contre le célèbre Don Julian Sanchez dans la province de Salamanca.
Mais fera partie du petit contingent amené à reculons par Bessières renforcer Masséna.

Ce dernier a du évacuer le Portugal après son échec devant les lignes de Torres Védras faute de matériel de siège pour les forcer... Et faute du soutien que devait apporter Soult.
Son artillerie manque d’attelages et sa cavalerie est ruinée, ne pouvant guère aligner que 1000 dragons sous Montbrun. C’est pourquoi le soutien de l’Armée du Nord de Bessières est nécessaire pour reprendre l’offensive afin de débloquer Almeida. Le maréchal aurait pu et du amener 20000 hommes, mais se bornera à quelques attelages et 2200 cavaliers, les 1400 cavaliers légers de Watier et Fournier, plus 800 cavaliers de la Garde et 6 pièces.

La bataille de Fuentes de Oñoro, livrée les 3 et 5 mai 1811 par Masséna à Wellesley, à déjà été abondamment décrite ailleurs, et même reconstituée en grand par le KRAC, je me borne donc au vécu particulier de la brigade Fournier. Dupont nous le décrit sans ambage. Le 3 mai c’est une charge tout droit de ses 800 chasseurs qui «culbutent et poursuivent» environ 2000 cavaliers anglais, avant d’être repoussés par l’infanterie.
Le 5 la cavalerie est supposée fixer l’ennemi qu’elle a en vis-à-vis, mais avec des chefs tels que Montbrun et Fournier rien d’étonnant à ce qu’elle ait «fait mieux».

Elle aurait même remporté seule la victoire si seulement Bessières avait apporté le concours de «sa» cavalerie de la Garde que Lepic refusa à Montbrun sans ordre exprès de son maréchal. Or ce dernier se trouvait opportunément hors de portée de le faire, «inspectant» des fascines -c’est fascinant, non ?- à des lieues du champ de bataille.
Mais bon, cela n’ôte rien aux exploits remportés en son absence. Montbrun, assuré du renfort de trois pièces de la Garde (qu’il n’aura pas) s’est avancé avec son brio habituel.
Trois escadrons anglais sont «balayés» puis, arrivé sur la crête qui domine Nave de Havel, le divisionnaire charge Fournier de tourner la localité par la droite tandis que Watier le fera par la gauche. Ce dernier est repoussé, mais Fournier réussit tandis que les Dragons «taillent en pièces» deux régiments hanovriens qu’ils rejettent sur leur infanterie.

Ah, si seulement il avait du canon, il pourrait tenir le terrain pris, mais les trois pièces promises par Bessières n’arrivent pas. Wellesley, qui a repoussé les Français partout ailleurs, s’attache à renforcer sa droite en péril et Montbrun doit reculer. Mais il reprend espoir quand lui arrivent enfin quatre pièces prélevées ailleurs par Masséna. Il les fait charger à mitraille, masquées par un escadron du 5e de hussards, dispose Watier à droite, ses dragons à gauche, Fournier en réserve, et attend l’ennemi qui arrive avec la confiance dans le succès qu’on lui connaît. Bientôt les hussards démasquent les pièces qui mitraillent les rangs adverses, aussitôt chargés par Watier.

Le terrain est rapidement dégagé, mais l’ennemi avait aussi profité du masque offert par ses cavaliers, et les Français découvrent alors «trois formidables carrés d’habits rouges», forts ensemble de 2000 hommes, que l’auteur dit appartenir aux 43rd et 52nd Light Regiments, avant d’ajouter que «le fantassin anglais... est le premier de tous dans la défensive» et «enfoncer un carré anglais est chose réputée impossible, même à la cavalerie impériale.» Montbrun ne se décourage pas pour autant et ordonne à ses légers de «sabre ces bougres-là. À Watier le carré de droite, à Fournier les deux autres. Ce dernier charge le 20e de chasseurs de Barbé du carré de gauche, et prend à son compte celui du centre avec les 7e et 13e de chasseurs.

La description fort lyrique de l’auteur nous montre Fournier galopant en tête de ses six cents sabres, d’un élan si irrésistible que malgré son feu la face du carré est renversée, puis l’autre, prise de dos, piétinée par les cavaliers qui ressortent par l’autre côté. Demi-tour hurle Founier, et les cavaliers reviennent pour se saisir de leurs vaincus. Mais, c’est bien connu, l’Anglais, surtout vaincu, est de mauvaise foi. Des soldats qui avaient jeté leurs armes pour demander quartier s’en re-saisissent et font feu sur les officiers des Français qui tentent de réorganiser les vainqueurs. Le cheval de Fournier s’abat, et ses deux majors sont blessés en même temps, augmentant le désordre. Entre-temps le 20e de chasseurs à lui aussi eu raison de «son» carré. Watier à échoué devant le sien mais Montbrun l’a pris à son compte et il cède à son tour. «La brigade anglaise n’existe plus.»

Que des renforts parviennent à Montbrun et la victoire est assurée. Masséna envoie le lieutenant Oudinot (fils du maréchal) porter l’ordre à la Brigade de cavalerie de la Garde de Lepic de se mettre à la disposition de Montbrun. Mais Lepic, suivant les consignes de son chef, refuse de «tirer le sabre du fourreau» sans un ordre du duc d’Istrie, qui reste introuvable en la circonstance, et l’occasion passe. L’Anglais réagit et accable sous le nombre les cavaliers français qui doivent se replier, abandonnant les trois-quarts de leurs prisonniers. Fournier est tiré de sous son cheval par un de ses sous-officiers qui lui donne sa monture, disant : «Sauvez-vous, mon général, il vaut mieux que je reste ici que vous».

Il reste un exploit magnifique, unique même, puisque ces trois carrés «anglais» sont les seuls jamais enfoncés par la cavalerie française. Gloire à Montbrun, Fournier et Barbé !
La bien maigre récompense de Fournier sera la croix d’officier de la Légion d’honneur.

À suivre...
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